Faut-il maintenir, réformer, supprimer, remplacer les cours philosophiques à l’école ? La question était au cœur du grand débat organisé le 21 janvier 2015, à la rédaction du journal Soir. L’éditorialiste en chef, Béatrice Delvaux, m’avait demandé d’être le « fil rouge » de la soirée. Dans un entretien avec William Bourton, j’ai ensuite tenté de tirer les grands enseignements de la soirée.

Qu’est-ce qui vous a frappé dans notre débat ?

Ce qui m’a frappé, c’est d’abord la mise en cause des cours dits « philosophiques » parce qu’ils séparent les élèves. L’autre grand reproche fait à ces cours, c’est leur manque de consistance. Ainsi, quand on parle de citoyenneté, est-ce qu’on fait vraiment du droit ? En ce qui concerne le fait religieux, en tant que professeur d’université, je pourrais vous parler de l’ignorance totale des élèves, y compris de leur propre religion. Pour ne rien dire de la philosophie, qui n’est quasiment pas enseignée… Et là, on voit bien la quadrature du cercle. Soit on continue à faire des cours relativement cloisonnés, assez lourds en termes de connaissances, avec le risque de dogmatisme. Soit on est complètement ouvert, complètement pluraliste et on peut tomber dans le relativisme ; ou on saupoudre – on fait un petit peu de citoyenneté, un petit peu de droits de l’homme, un petit peu de religion, etc. – et dans ce cas-là, le cours devient inconsistant et inintéressant. Bref, on voit qu’on ne sait pas très bien sur quel pied danser.

On a tout de même le sentiment que les lignes bougent…

J’ai effectivement le sentiment que les lignes bougent un petit peu et qu’il y a vraiment une remise en cause de ces cours tels qu’ils se donnent aujourd’hui. D’un autre côté, je n’ai pas senti que le débat est encore suffisamment mûr pour qu’on sache exactement ce qu’on doit faire pour remplacer les cours actuels. La critique a été faite – et personne ne remet en cause les enseignants : il ne s’agit pas de ça – mais on ne sait pas exactement ce qu’on veut assigner comme objectifs à de nouveaux cours.

Est-ce qu’on n’attend pas trop de ces nouveaux cours ?

Si. En fait, on leur demande de transmettre des valeurs. Je suis très circonspect par rapport à cela. Je pense que la première mission de l’école, ce n’est pas de transmettre des valeurs mais de transmettre des savoirs. C’est la fameuse querelle entre Condorcet – « transmission de savoirs » – et Jules Ferry – « transmission de valeurs ». Instruction versus éducation. Je pense que même dans ces cours-là, il faut d’abord se concentrer sur les savoirs. Et là, si tout le monde semble d’accord sur la question de l’éducation – éducation civique, philosophie, critique… –, la question de l’instruction – ce qu’on va véritablement apprendre, « apprendre par cœur », serai-je tenté de dire – reste entière. On n’y est pas encore.

Au fond, est-ce qu’une réforme des cours philosophiques est vraiment la priorité de l’école, connaissant l’immensité de ses défis et son manque de moyens afférents ?

Je pense que si on se focalise sur ces cours de religion, c’est parce qu’ils sont l’abcès de fixation de deux problèmes qui sont totalement étrangers l’un l’autre : l’enfermement des différentes cultures et des différentes convictions, et l’échec fondamental de l’école dans toutes ses fonctions : du calcul à l’éducation physique. Et s’il y a bien un cours qui apparaît comme un cours « d’eau tiède », c’est le cours de religion ou de morale… Ces deux questions viennent en quelque sorte surdéterminer le problème. Maintenant, et cela a été dit lors de votre débat, il ne faut pas attendre de l’école qu’elle règle les problèmes de géopolitique, de la place de l’islam en Europe aujourd’hui, ou des extrémistes et des radicaux ! Par contre, une chose est d’empêcher qu’émergent des Kouachi et des Coulibaly – ça, ce n’est pas le problème de l’école – mais autre chose est que ces Kouachi et ces Coulibaly soient comme des poissons dans l’eau dans l’école… Et ça, je pense que c’est le rôle de l’école que de tels personnages ne soient pas comme des poissons dans l’eau dans leur propre religion et leur propre culture.

Et les politiques là-dedans ?…

Je pense que les politiques ont bien pris la mesure que les lignes avaient bougé. J’ai été surpris du peu de « politisation » lors des échanges politiques en tant que tel.