Texte d’un entretien paru dans le quotidien Le Soir le 28 juillet 2016 suite à la déferlante raciste qui s’est déchaînée sur les médias sociaux suite au décès accidentel, au Maroc, d’un jeune belge d’origine maghrébine.

Edouard Delruelle est professeur de philosophie à l’Université de Liège, ancien co-directeur du Centre pour l’égalité des chances.

Y a-t-il une montée du racisme et de la xénophobie dans la société belge ?

 C’est une évidence. Avec les réseaux sociaux pour caisse de résonance. La loi ne fait pas de différence entre racisme et xénophobie, et il n’y a pas lieu d’en faire : c’est le même phénomène, à savoir faire une différence et une hiérarchie entre des « nous » et des « eux », ces derniers étant considérés comme inférieurs et menaçants. Toute une série de digues morales, voire juridiques, sont en train de sauter. Nous vivons un « dérèglement du monde », comme le dit Amin Maalouf. La stigmatisation de ce jeune homme, la haine exprimée, en est un symptôme. Les attentats n’y sont pas étrangers. Et le curseur de la parole officielle, dans le chef d’un certain nombre de responsables politiques, s’est déplacé vers le racisme. La N-VA joue un peu les pompiers-pyromanes.

A l’autre bout du spectre politique, les partis de gauche semblent gênés aux entournures et ne défendent pas haut et fort la multiculturalité…

On a d’une part un discours qui exploite l’insécurité culturelle à des fins populistes et extrémistes et d’autre part, on a l’anesthésie, l’aphonie des partis traditionnels, en particulier de la gauche. La gauche est aujourd’hui incapable de tenir, notamment à l’adresse des classes populaires un discours d’espoir, qui tournerait positivement la colère de la population. Les propos de haine ont donc un boulevard.

Le modèle multiculturel ne fait plus recette dans le contexte d’une mondialisation débridée, insécurisante ?

 Le problème est que les citoyens de la 2 e , 3 e voire 4 e génération d’immigrés sont toujours considérés comme des étrangers. Alors qu’un Belge sur quatre est d’origine étrangère. C’est le symptôme d’un échec abyssal des politiques d’intégration. Et c’est lourd de beaucoup de menaces. Après les attentats, il fallait s’attendre à ce type de réactions, qui expriment un certain nombre de frustrations, un malaise que l’on n’arrive pas à traiter.

A quoi l’attribuez-vous ?

 On est dans une période d’insécurité culturelle, comme l’a qualifiée le sociologue Laurent Bouvet : un monde extrêmement mouvant, dérégulé, illisible pour les individus, un état de concurrence généralisée, fait aussi d’immigration, de multiculturalité. Tous ces mouvements liés à la mondialisation sont perçus comme menaçants pour la prospérité. Face à cela, les discours populistes construisent une opposition entre « nous » et « eux ». La campagne présidentielle américaine montre bien que les propos transgressifs sont valorisés. Les propos tenus pas Trump devraient le pénaliser, le marginaliser, or ils le confortent. C’est inquiétant. La N-VA joue également de ce discours transgressif.

Les musulmans cristallisent ce malaise ?

 Toutes les sociétés, en particulier les démocraties, ont besoin de conflits (pour plus d’égalité, pour la distribution des richesses, etc.). Ils font partie de la transformation des corps sociaux. A partir du moment où l’on considère qu’il n’y a pas d’alternative, qu’il n’y a qu’une politique, et donc en niant la conflictualité sociale dans ses espaces d’expression (grève, parlement), les conflits se déplacent sur les bords de l’espace politique et prennent la forme de « nous » (Occidentaux, Flamands, musulmans) et « eux ». Ce sont des conflits négatifs, réactifs, et pas porteurs d’émancipation. Ils s’expriment d’autant plus violemment (terrorisme d’un côté, populisme de l’autre) qu’ils s’expriment dans un contexte d’illusion de consensus sur le socio-économique. La seule variable d’ajustement semble être le coût du travail. Entre les gouvernements fédéral et régionaux, il y a certes une différence de degré, mais pas de nature. Il n’y a aucune perspective positive pour une grande partie de la population, et se développe l’idée que demain sera pire et que nos enfants vivront moins bien que nous. Cette peur est paralysante.