Communication lors du colloque « Populism & the Digital in a Comparative Perspective » organisé le 10 octobre 2017 à l’Université Catholique de Louvain

 

Parmi toutes les questions soulevées par le populisme, la plus massive, la moins originale, est de savoir si ce même signifiant peut servir à qualifier les partis nationalistes xénophobes, d’un côté, et les mouvements de la gauche radicale, d’un autre côté. Y a-t-il symétrie entre Trump et Sanders, Le Pen et Mélenchon, ou les deux phénomènes sont-ils non seulement opposés sur le plan du contenu, mais hétérogènes quant à leur nature même ?

L’enjeu est politique autant que théorique : il y va de l’intelligibilité de la « crise » de la démocratie qui affecte aussi bien l’Amérique que l’Europe, mais aussi de la « solution » pour en sortir : faut-il se réapproprier le signifiant « populisme », et assumer que face au populisme xénophobe, nous avons besoin d’un « populisme de gauche » (telle est l’option préconisée par Chantal Mouffe), ou faut-il au contraire récuser tout amalgame entre « populismes » de droite et de gauche, et plaider pour un « contre-populisme » (selon une expression forgée par Étienne Balibar)[1] ? C’est cette seconde stratégie que je défends résolument. Elle est indissociable de deux thèses massives que j’avance pour mon compte, mais qui prolongent, je crois, la réflexion de Balibar :

  • Ce qui caractérise le populisme n’est pas (seulement) le rejet des élites, mais le refus du conflit, de la division interne du social – refus qui ne nourrit lui-même du fantasme d’un peuple-un, homogène et pur. Sur ce point, je m’accorde avec la thèse défendue par Jan-Werner Müller dans un ouvrage tonique[2] (à cette différence près, toutefois, que lui parle du populisme comme d’un refus du pluralisme, tandis que moi, comme d’un refus du dissensus – inflexion dont j’espère faire sentir l’importance) ;
  • Le populisme n’est pas un vote de protestation contre le néolibéralisme, mais la forme même que prend celui-ci pour se maintenir dans la situation de « crise organique » qu’il traverse actuellement. Le nationalisme xénophobe est la nouvelle matrice idéologique pour une gouvernementalité néolibérale de plus en plus sécuritaire – ce qui me semble expliquer, en partie, la désintégration des partis socio-démocrates devenus « inutiles » à cette gouvernementalité néolibérale.

Ces deux thèses dessinent en creux les tâches que devrait se donner selon moi, un « contre-populisme » : (1) non pas « construire un peuple » mais plutôt le déconstruire, le diviser d’avec lui-même ; (2) défendre et refonder une citoyenneté sociale devenue désormais la cible prioritaire du néolibéralisme – après avoir été affaiblie depuis plus de 25 ans par les partis « socialistes » eux-mêmes …

Rappelons les grandes lignes de l’argumentation de Mouffe en faveur d’un « populisme de gauche ».

Mouffe fait une différence entre le politique et la politique (différence qu’elle qualifie, en référence à Heidegger, « d’ontico-ontologique »). Le politique est la dimension de l’antagonisme ontologiquement irréductible entre des « nous » et des « eux » (idée que Mouffe hérite explicitement de Carl Schmitt), tandis que la politique est l’ensemble (« ontique ») des « pratiques et des institutions visant à organiser la coexistence humaine »[3]. En démocratie, l’antagonisme n’est pas éliminé, mais aménagé (« sublimé ») en agonisme entre des « nous » et des « eux » qui ne se considèrent plus comme des ennemis à éliminer, mais (c’est ici qu’elle se sépare de Schmitt) comme des adversaires qui reconnaissent la légitimité du point de vue de l’autre, et l’indécidabilité du différend qui les oppose.

Selon Chantal Mouffe, l’hégémonie néolibérale nous a fait entrés dans l’ère de la « post-politique » : les partis de centre gauche et de centre droit ne se distinguent désormais plus que par le marketing, comme Coca et Pepsi, depuis qu’ils se sont tous convertis à la mondialisation capitaliste et à l’idée que face à celle-ci, « there is no alternative » (TINA). Elle interprète dès lors l’émergence actuelle des populismes (de droite et de gauche) comme des formes de protestation contre la mondialisation capitaliste et les élites néolibérales – le populisme de gauche qu’elle appelle de ses vœux se distinguant du populisme de droite par la définition du « eux » :

« un nous se définit toujours par rapport à un eux. Mais le eux n’est pas obligatoirement « les immigrés ». Il peut être tout autre, à commencer par les forces du néolibéralisme. La différence fondamentale entre populisme de gauche et de droite est la nature du eux »[4].

En réalité, c’est aussi la nature du « nous » qui diffère. Car pour le populisme de droite, le démos est donné sous la forme d’un ethnos prétendument originaire et identique à lui-même (justifiant les discriminations à l’égard des étrangers et des « immigrés »), tandis que pour le populisme de gauche, le démos est à construire : au départ, il n’y a qu’un pléthos (masse, grand nombre) dont les luttes sont hétérogènes (sociales, écologiques, de genre, de race, etc.), et il s’agit de les « articuler » pour former un « nous » populaire [5]. Mais ce qui justifie quand même la symétrie avec le populisme de droite, c’est que la construction d’un peuple, selon Mouffe (suivant point par point la thèse développée par E. Laclau dans La raison populiste[6]), est un processus qui (1) prend nécessairement une forme nationale, voire nationaliste[7], et (2) se trouve activé par l’identification à un leader charismatique capable d’incarner ce Nous [8].

Je suis d’accord avec Mouffe sur de nombreux points :

  1. sur le caractère ontologiquement conflictuel, dissensuel du politique ;
  2. sur la nécessité de revitaliser la démocratie en redonnant tout son sens à l’opposition gauche/droite ;
  3. sur la responsabilité des partis socio-démocrates dans la montée et le maintien de l’hégémonie néolibérale ;
  4. sur l’urgence à proposer une alternative politique à cette hégémonie.

Par contre, j’ai un désaccord profond sur le caractère ontologiquement identitaire du politique, et dès lors du conflit politique – désaccord qui en entraîne une cascade d’autres, à la fois philosophiques et politiques.

Il me semble qu’il y a, chez Mouffe (mais déjà, sans doute, chez Laclau), une ambivalence quant à la question de l’identité :

  • d’un côté, comme on vient de le voir, toute subjectivité politique est assimilée par Mouffe à l’identité personnelle d’un Nous face à Eux. La formation antagonistique des identités a statut ontologique, elle est le lieu du politique, l’opposition droite/gauche étant ravalée au rang d’aménagement ontique (discursif et contingent) de cet antagonisme en agonisme ;
  • d’un autre côté, Mouffe se déclare « anti-essentialiste » : toute identité, répète-t-elle, est une identification, c’est-à-dire une construction historique toujours susceptible de « déconstruction » (Derrida est une référence majeure de son travail).

Ma question est la suivante : pour que les identités soient éprouvées par les subjectivités politiques comme des constructions, ne faut-il pas supposer chez ces subjectivités une capacité d’arrachement à leurs identités (sociales, ethniques, religieuses, sexuelles, etc.), autrement dit une conscience proprement sociale, historique de leur propre Nous et de sa différence d’avec « eux » ? Or pour cela, ne faut-il pas qu’il y ait, entre « nous » et « eux », un espace symbolique qui ne soit pas seulement ontique (contingent), mais proprement ontologique (transcendantal)[9] ? Par conséquent, ne faut-il pas postuler que le politique est antérieur et irréductible aux identités, ou pour le dire autrement, que la citoyenneté est irréductible à l’appartenance à un Nous populaire et/ou national ?

C’est pourquoi je propose d’inverser le schéma de Mouffe :

  • le politique, c’est l’ensemble des pratiques instituées, sédimentées, qui forment comme un tiers symbolique entre « nous » et « eux » – tiers qu’une hégémonie (au sens gramscien) tend toujours à saturer, mais que le dissensus (entendu comme affect critique) vient constamment « évider » et déstabiliser ;
  • la politique, c’est l’antagonisme au sein de cet espace – où partis, clans, lobbies, Nations offrent le spectacle « machiavélien » (voire « clausewitzien » ou « schmittien » ) de rapports de pouvoir contingents entre des « nous » et des « eux » eux-mêmes contingents.

En d’autres termes, alors que Mouffe met Schmitt avant Gramsci (l’antagonisme avant l’hégémonie), je mets Gramsci avant Schmitt.

Un autre désaccord porte sur la théorie des affects politiques. Mouffe s’appuie sur le Freud de « Psychologie des foules et analyse du moi » et de la dialectique entre Éros et Thanatos. Mais selon cette topique très pessimiste (c’est le moins qu’on puisse dire), il est impossible de distinguer entre passions joyeuses et passions tristes – comme on peut le faire, par contre, dans une perspective spinoziste. Or le populisme ne se distingue-t-il pas des mouvements de la gauche radicale en ce qu’il se nourrit fondamentalement d’affects tristes – comme le suggère Eric Fassin dans son petit essai percutant Populisme : le grand ressentiment [10]. Fassin conteste que le vote populiste soit un vote de protestation des classes populaires contre le néolibéralisme. L’électorat de Trump est avant tout blanc, masculin, religieux-conservateur. Il est avant tout motivé par la haine des minorités, des intellectuels, des femmes, mais aussi des assistés (« undeserving poors »), et la volonté de recouvrer sa position de domination « naturelle » sur la société. Si les électeurs de Trump étaient réellement hostiles au néolibéralisme, ils auraient désapprouvé la composition de son équipe, composée d’hommes d’affaires ultralibéraux. Or les sondages montrent que ce n’est pas le cas. Par contre, 86% d’entre eux sont pour la construction d’un mur à la frontière du Mexique, 60% pour l’interdiction de l’avortement, etc. Ils n’ont donc pas voté contre le néolibéralisme mais pour le racisme, le sexisme, etc. …

Nous sommes au cœur de la question : les électeurs d’extrême droite sont-ils des victimes dont il faudrait écouter les souffrances, ou des sujets politiques mus par des passions tristes ? [11]. Peut-être ne faut-il pas trop « psychologiser » la question du populisme, et se tourner vers les schèmes idéologiques qui configurent les affects politiques. Sous cet angle, les travaux de Mark Elchardus sur la représentation que les jeunes adultes (belges, en l’occurrence) se font de la société et l’avenir sont du plus haut intérêt[12]. Ce qui domine cette représentation est le déclin collectif inexorable – représentation décliniste elle-même indissociable de constructions idéologiques telles que « le choc des civilisations », le mythe de « l’islamisation » ou le sentiment « d’insécurité » [13]. Or, qu’est-ce que le déclinisme, sinon la croyance qu’il n’y a pas d’alternative, qu’une autre politique, un autre monde ne sont pas possibles, et que chacun d’entre nous (ou, au niveau collectif, que chaque nation) est ainsi condamné(e) à essayer de s’en sortir non pas avec mais contre les autres ?

Voilà assurément une première différence fondamentale avec la gauche radicale, dont le discours (celui de Sanders, Corbyn, Iglesias, etc.) consiste précisément à dire qu’une alternative collective est possible. Même si ce discours est marqué par le sentiment d’urgence (face aux enjeux climatiques) ou des affects de colère ou d’indignation (à l’égard des inégalités, de la corruption), il se traduit par des passions joyeuses – au sens spinoziste du terme. Ce qui distingue le populisme de droite du « populisme » de gauche, ce n’est donc pas seulement l’identité du « eux », mais la structure même des affects mobilisés – et partant, les directions politiques empruntées : « either a xenophobic nationalism (more or less organically combined with protectionism, through the lens of migratory politics and the “closing” of borders), or a quest for the “missing people” (Deleuze’s expression), a new synthesis of resistances and democratic hopes involving a plurality of cultures and social forces”. C’est pourquoi « we must stop forever to use the category “populism” in a manner that bridges the gap between left and right [14].

Comment, dès lors, qualifier les partis de gauche radicale ? Dans les années 70, le politologue George Lavau avait forgé l’expression « parti tribunitien » pour désigner les partis qui (tel, à l’époque, le Parti Communiste Français) exerçaient une fonction de protestation contre le système, sans proposer de programme précis, par opposition aux partis de gouvernement pour qui l’on vote en fonction de leur programme [15]. Toute la question (classique dans la gauche) est de savoir comment l’on articule fonction tribunitienne et fonction gouvernementale, s’il est même possible de les articuler ou s’il ne faut pas plutôt « changer la société sans prendre le pouvoir » (Holloway), adopter la stratégie de l’Exode (Negri)[16]. C’est un autre débat – mais toujours est-il qu’on ne peut mettre sur le même plan le rôle critique (légitime et salutaire) de protestation, d’aiguillon, d’insurrection même, qui est celui de la gauche radicale, avec le populisme xénophobe et « décliniste »[17].

Jan-Werner Müller a tout à fait raison de définir le populisme non pas (seulement) par le rejet des élites, mais par le refus du pluralisme, qui découle de la prétention d’un leader ou d’un parti d’incarner seuls le vrai peuple[18]. « Nous – et nous seuls – sommes le peuple », tel est l’énoncé fondamental de tout populisme – que Werner oppose à l’énoncé « nous aussi nous sommes le peuple » qui caractérise les mouvements sociaux, et qui formule, tout au contraire, une demande d’inclusion au sein d’un espace pluriel et divisé. Il y a en fait un abîme, dit Müller, entre le slogan d’Occupy Wall Street, « We are the 99% » (qui exprime une division, les 99% n’étant précisément pas les 100%), et des phrases comme celles prononcées par Erdogan à l’endroit de ses opposants : « nous sommes le peuple. Et vous, qui êtes-vous ? » ou par Trump : « The only important thing is the unification of the people, because the other people don’t mean anything » – phrases terrifiantes en ce qu’elles rejettent dans le néant toute forme d’altérité et d’opposition. Müller a raison de définir le populisme par l’anti-pluralisme. Mais je crois qu’il faut faire un pas de plus et y voir un refus de la division irréductible du social (telle qu’elle a été théorisée par Cl. Lefort dans les années 1980). C’est le conflit, le dissensus, qui est forclos par le populisme – par l’idéologie, le discours, mais aussi, comme le montre très bien Müller, par les pratiques politiques concrètes des populistes quand ils sont au pouvoir[19] : accaparement des rouages de l’État, discréditation de toute opposition politique comme de tout pouvoir indépendant (juges, médias, universitaires, etc.), mais aussi forclusion des conflits internes à la société et des revendications qui en émanent (atteinte au droit de grève, intimidation à l’égard des minorités, etc.). Le populisme se nourrit d’un fantasme d’unité, d’identité à soi. Or comme le dit Cl. Lefort (à propos du totalitarisme[20]), « l’opération qui instaure la totalité requiert toujours celle qui retranche les hommes en trop »[21].

C’est pourquoi il me semble très problématique de situer l’antagonisme « nous/eux » à un niveau ontologique, comme le fait Mouffe, car l’on voit bien que pour le populisme, précisément, entre « nous » et « eux » il n’y a rien, aucun espace où le conflit puisse à la fois s’exprimer et se symboliser, se « civiliser ». Ce qui distingue décisivement le populisme nationaliste de la gauche tribunitienne, ce n’est donc pas la simple identité du « eux » dans le débat agonistique [22]; c’est qu’il détruit les conditions même de l’agonisme en se prétendant être la voix du peuple dans sa totalité et dans son authenticité. En ce sens, tout populisme n’est-il pas nationaliste – et tout nationalisme, dans les conditions de la mondialisation, n’est-il pas opérateur de « dé-démocratisation » ? On peut en tout cas observer que l’absence de référent national rend difficile, voire impossible, l’émergence de partis populistes (le cas de la Belgique est, de ce point de vue, intéressant[23]), tandis qu’à l’inverse son activation peut très vite faire basculer une rhétorique au départ « populaire » en populisme destructeur [24]

D’où un autre désaccord. Mouffe interprète l’émergence actuelle des populismes comme des formes de protestation des classes populaires contre la mondialisation capitaliste et les élites néolibérales – l’enjeu pour la gauche étant d’entendre cette protestation et de la réorienter dans un sens progressiste.  Je suis en désaccord total sur ce point précis : le populisme xénophobe serait une forme de protestation contre le néolibéralisme. Je pense exactement le contraire : il est la forme même que prend le néolibéralisme pour se maintenir dans la situation de « crise organique », comme dit Gramsci, où il est plongé depuis (au moins) 2008 [25]. Avec Trump, Marine Le Pen, la NV-A chez nous, mais aussi Poutine, Erdogan, Victor Orban, nous assistons à la fuite en avant du néolibéralisme dans le populisme identitaire et xénophobe[26]. Alors que dans les années 1990-2000, le néolibéralisme a imposé son hégémonie grâce au soutien des socio-démocrates adeptes (plus ou moins assumés) de la « Third Way », aujourd’hui (disons : depuis les crises de la dette de 2008-2011), il cherche à s’en débarrasser, car face aux ravages sociaux, environnementaux, géopolitiques qu’il a lui-même engendrés, il n’a plus d’autre choix que d’adopter une gouvernementalité ultra-sécuritaire pour se maintenir.

Du reste, quel sens y a-t-il à opposer État-Nation et mondialisation ? Celle-ci, si l’on y regarde attentivement, configure l’État plus qu’elle ne le sape. Les identités nationales ne sont pas un point de résistance à la mondialisation, mais la façon dont celle-ci déploie ses effets, sous la forme de ce que Jean-François Bayart appelle le « national-libéralisme », soit cette idéologie qui se réclame à la fois de l’économie globale et de la souveraineté nationale, de l’entreprise et de l’identité (et que Bayard résume ironiquement par la formule : « le libéralisme pour les riches et le nationalisme pour les pauvres » [27]).

La victoire de Trump est emblématique de ce point de vue ; mais aussi, en Angleterre, la montée en puissance de Boris Johnson (figure typiquement national-libérale) ; ou en Belgique, l’alliance gouvernementale actuelle (beaucoup plus solide que certains ne le pensaient) entre le MR (parti libéral « classique ») et la NV-A (parti nationaliste populiste) [28]. En France, Macron et Le Pen, loin d’être aux antipodes l’un de l’autre, m’apparaissent comme deux versions, l’une soft, l’autre hard, de de national-libéralisme. Quant à l’Allemagne, lors des dernières élections, les deux grandes formations de droite et de gauche y ont réalisé leurs plus mauvais scores depuis 1949 (et Die Linke et Grünen stagnaient), et ce sont les libéraux (FPD) et l’extrême droite (AfD) qui l’ont emporté (plusieurs dizaines de sièges dans les deux cas).

Néolibéralisme et nationalisme sont donc solidaires. J-W. Müller montre d’ailleurs la convergence « anti-pluraliste » au moins tacite entre les technocrates de la mondialisation et les leaders populistes – les premiers faisant valoir il n’y a qu’une seule policy possible (TINA), et les populistes, qu’il n’y a qu’une seule volonté authentique du peuple – ce qui aboutit dans les deux cas à la conclusion que l’opposition droite/gauche est obsolète. Contre le cliché selon lequel le populisme est nécessairement un extrémisme (de droite ou de gauche), on voit au contraire qu’il peut parfaitement prendre la forme d’un « populisme du centre » [29]  – ainsi lorsqu’on parle de « réduire le train de vie de l’État ») ou, comme Berlusconi en son temps, de « l’entreprise Italie » ; ou lorsqu’il s’agit de jeter l’opprobre sur les Grecs « mauvais payeurs » [30], de dénoncer les « privilèges » dont jouiraient … salariés ou fonctionnaires [31], ou de stigmatiser les allocataires sociaux qui se complaisent dans « l’assistanat » …

Ceci m’amène à aborder (trop rapidement) un autre point difficile, qui est le lien entre l’émergence du populisme et l’augmentation des inégalités économiques [32]. La question de savoir dans quelle mesure le vote populiste est un vote « ouvrier », « populaire », est largement débattue. 42% des ouvriers ont voté pour Marine Le Pen au premier tour des présidentielles (soit 3 fois plus que pour Mélenchon), mais le même nombre s’est … abstenu. Quelle conclusion en tirer ? L’hypothèse que la pauvreté et la précarité soient la cause du vote populiste doit être écartée. Par contre, on peut suivre la thèse intéressante d’Hervé Le Bras à propos du vote FN : celui affecte surtout les ménages qui connaissent une dynamique sociale négative, qui vivent non pas l’ascenseur, mais le « descenseur social ». Les électeurs frontistes ne sont pas ceux qui vivent dans la précarité (ceux-là ne sont même pas inscrits sur les listes électorales), mais ceux qui craignent ou sont en train d’y tomber. Le vote Le Pen domine dans les espaces périurbains, dans cette zone de relégation entre 30 et 70 kms des centres métropolitains, où le support social d’existence est le plus dégradé : inégalités locales, services publics défaillants, absence de liens de voisinage[33]. Je fais l’hypothèse que le populisme est lié à la dégradation de la citoyenneté sociale – autrement dit au démantèlement des protections sociales (notamment des statuts liés au travail). Si l’on envisage la question en termes de misère de situation (et non de misère de condition)[34], en termes de « désaffiliation », de dégradation des supports d’existence (Castel)[35], on réintroduit une dimension à la fois dynamique et « holistique » qui permet d’expliquer, me semble-t-il, l’efficacité des schèmes « déclinistes » et leur traduction en passions tristes.

En d’autres termes, il nous faut considérer le populisme dans le cadre plus large d’une gouvernementalité libérale-sécuritaire cherchant coûte que coûte (c’est-à-dire de plus en plus brutalement) à préserver un système capitaliste au bord de la rupture – mais contre lequel s’élève aussi, fort heureusement, un nombre croissant d’acteurs individuels et collectifs soucieux de retrouver la maîtrise de leur destin. Comme l’écrit Balibar : « this is a general problem of our time (…) whose content is a brutal oscillation between the seemingly irreversible process of “de-democratization”, and the possibility of a “democratization of democracy” itself[36]. Pour ma part, je pense que cette image d’une oscillation entre deux dynamiques historiques (démocratisation versus dé-démocratisation) est plus adéquate que celle, utilisée par Laclau, d’une situation (« ontologique ») de vide, d’anomie auquel le populisme en général chercherait une issue (« ontique ») tantôt vers la droite, tantôt vers la gauche [37].

Le temps me manque pour développer ce que devrait être, selon moi, un « contre-populisme ». Mais celui-ci se dessine en creux d’un improbable « populisme de gauche » :

  • L’enjeu n’est pas de construire un peuple mais au contraire, si l’on peut dire, de le déconstruire, de lui permettre de se diviser d’avec lui-même, d’exprimer ses divisions internes dans un espace politique « dés-hégémonisé ». Comme le dit très bien Balibar, la « gouvernance post-démocratique » a en effet « neutralisé le politique », camouflé les divisions de classe, mais aussi les divisions ethniques, raciales ou « morales ». Celles-ci doivent pouvoir s’exprimer à nouveau, sous la forme d’un « nous aussi nous sommes le peuple », antithèse du « nous seuls sommes le peuple » du populisme ;
  • En conséquence, il faut tenir bon que l’opposition droite/gauche se situe à un niveau « ontologique » et non « ontique ». De ce fait, la « cible » d’un contre-populisme ne devrait sans doute pas être les électeurs extrémistes (dont on peut douter qu’ils aient une sensibilité de gauche « refoulée »), mais les abstentionnistes qui n’ont pas encore répondu aux sirènes du populisme[38];
  • Il est urgent de reconstruire une alternative politique au néolibéralisme – alternative qui ne doit pas seulement s’énoncer en termes « négatifs » d’opposition aux « forces néolibérales » mais en termes « positifs » de citoyenneté sociale : défense et refondation de la Sécurité sociale et des services publics, relance du mutuellisme et du coopérativisme ;
  • C’est autour d’un tel projet de société mobilisateur, et non d’un leader charismatique, que les luttes doivent « s’articuler » ;
  • Un contre-populisme ne peut être que transnational – dans le but de mettre sur pied des politiques qui, elles, ne peuvent avoir d’effet qu’à un niveau international : un Traité de convergence sociale européen, voire transatlantique, indissociable d’une réforme (également à mener au niveau international) de la fiscalité sur les hauts revenus (cf. les propositions de Piketty).

Je voudrais conclure au sujet de la question de l’hégémonie. Toute victoire progressiste (qu’il s’agisse de la Révolution russe, du New Deal de Roosevelt ou du Pacte de 1945) a toujours reposé sur l’alliance des classes populaires (ouvriers et employés) avec l’essentiel de la classe cadriste (cadres, hauts fonctionnaires, intellectuels, enseignants) (les deux ensemble formant « la Gauche ») contre la classe capitaliste [39]. Le néolibéralisme peut alors se comprendre comme un renversement d’alliance : la classe capitaliste, à partir des années 1980, va attirer vers elle la classe cadriste (grâce à une offensive idéologique de grande ampleur, mais aussi à des réformes fiscales ciblées), contre les classes populaires désormais réputées rétrogrades, incapables de s’adapter à la mondialisation. Le populisme actuel correspondrait à un nouveau renversement d’alliance hégémonique : la classe capitaliste pousse cette fois directement les classes populaires contre la classe cadriste (politiciens, juges, intellectuels, journalistes, tous accusés d’être corrompus, ennemis du « vrai » peuple). Alliance monstrueuse qui, comme l’exprime bien Balibar, « confers the task of ending dispossession to the dispossessors themselves”. Sous cet angle, un « populisme de gauche » me semble une contradiction dans les termes, à la différence d’un « contre-populisme » qui chercherait quelles expérimentations sociales concrètes et quelles nouvelles formes de gouvernementalité pourraient rendre au peuple à la fois la maîtrise de son destin et la conscience de ses divisions.

[1] Etienne Balibar n’oppose nulle part frontalement son contre-populisme au populisme de gauche, comme je le fais ici. Cf. sa recension de l’ouvrage d’Ernesto Laclau, La raison populiste, intitulée « Populisme et politique. Le retour du contrat » (repris in La proposition de l’égaliberté, PUF, 2010, p.229-238). En 2010, il plaide pour un « populisme européen » (« Europe, crise et fin ? », texte paru sur Mediapart le 24 mai 2010, repris in E. Balibar, Europe, crise et fin ?, Le Bord de l’eau, 2016) – populisme européen très vite reformulé en « contre-populisme transnational » dans « Europe : l’impuissance des nations et la question populiste » (ActuelMarx n°54, 2013), puis « Du populisme au contre-populisme : histoire et stratégie », conférence à l’Institut français d’Athènes le 5 mai 2015 (paru in Populismus Interventions n°3). C’est encore cette formule qui sert de pierre de touche à « Populism and counter-populism » paru dans Open Democracy le 2 janvier 2017 (et dont une version abrégée a été publiée en français dans Libération, 3 janvier 2017).

[2] Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace, Premier Parallèle, 2016.

[3] Ibid., p.16.

[4] Interview à Figarovox, 11 avril 2017.

[5] Dès Hégémonie et stratégie socialiste, Laclau et Mouffe avaient soutenu, contre le « grand récit » progressiste de l’émancipation, qu’il n’y avait aucune convergence « naturelle » entre les luttes de classe, de genre et de race (le mouvement ouvrier n’est pas spontanément féministe et antiraciste, le mouvement féministe n’est pas spontanément social ou antiraciste, l’antiracisme n’est pas spontanément social et féministe, etc.), et c’est pourquoi il faut  les articuler à travers des « chaînes d’équivalence ». Cf. E. Laclau et C. Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale, Les Solitaires Intempestifs, 2009.

[6] Ernesto Laclau, On Populist Reason, Verso, 2005.

[7] « Je défends l’idée d’un patriotisme de gauche car je crois qu’il y a un investissement libidinal très fort dans l’identité nationale. C’est une erreur de diaboliser la nation ou d’en faire un instrument fasciste » (ibid.).

[8] « Dans la mesure où le peuple est hétérogène, il faut un principe articulateur pour le fédérer. Dans la plupart des cas, la personne du leader joue un rôle important. Elle permet au Nous de se cristalliser autour d’affects communs, de s’identifier à un signifiant hégémonique » (ibid.).

[9] Pour le dire dans les termes de Derrida, cet espace est celui d’une différance – soit l’élément d’un même qui précisément se distingue de l’identique.

[10] Eric Fassin, Populisme : le grand ressentiment, Textuel, 2017.

[11] Ibid., p.73.

[12] Mark Elchardus, Au-delà du déclin, Lannoo Campus, Bruxelles, 2015.

[13] Raphaël Liogier, Le mythe de l’islamisation. Essai sur une obsession collective, Le Seuil, 2012 ; Laurent Mucchielli, L’invention de la violence. Des peurs, des chiffres, des faits, Fayard, 2011.

[14] Etienne Balibar, « Populism and counter-populism », Open Democracy le 2 janvier 2017.

[15] Lavau s’autorisait d’une comparaison avec le tribun du peuple de la république romaine : « le tribun, élu par les plébéiens, n’avait aucun pouvoir positif, il ne pouvait pas voter la loi, commander, édicter des mesures ; son pouvoir n’était que négatif, car son veto pouvait arrêter l’action de n’importe quel autre magistrat, du moins s’il s’agissait d’affaires pouvant avoir un impact sur la plèbe » (in F. Bon & al., Le communisme en France, Presses de la FNSP, 1970, p.342.)

[16] Pour ma part, je m’accorde avec la critique que fait Mouffe de cette stratégie de l’Exode, et donc sur la nécessité d’articuler politique tribunitienne et politique gouvernementale (cf. C. Mouffe, Agonistique. Penser politiquement le monde, Beaux-Arts Editions, 2014 – en particulier le chap. IV « La politique radicale aujourd’hui »). Mais précisément, un « populisme » de gauche permet-il une telle articulation ?

[17] Les leaders de la gauche tribunitienne récusent d’ailleurs de se qualifier eux-mêmes « populistes de gauche », malgré l’insistance de Mouffe (cf. C. Mouffe & I. Errejon, Construire un peuple. Pour une radicalisation de la démocratie, Cerf, p.191 sq. ; cf. aussi le dialogue de 2012 entre Mouffe et Mélenchon, relaté par E. Fassin, Populisme : le grand ressentiment, Textuel, 2017, p. 82).

[18] Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace, Premier Parallèle, 2016.

 

[19] Il faut aussi invalider l’idée selon lequel les partis populistes seraient, comme les partis tribunitiens de gauche, des partis « protestataires » incapables d’assumer le pouvoir. Kaczynski en Pologne, Victor Orban en Hongrie montrent le contraire – pour ne rien dire d’Erdogan ou de Poutine …

[20] La catégorie de totalitarisme ne semble pas pertinente pour caractériser le populisme comme phénomène historique (opération qui relèverait de ce que Leo Strauss appelait la reductio ad Hitlerum), mais bien pour en décrire la logique – ou (pour parler comme Arendt) « l’idéo-logique ».

[21] Claude Lefort, Un homme en trop. Réflexions sur l’Archipel du Goulag, 1976, Seuil, p.51.

[22] « Je ne crois pas que le Front national menace l’existence des institutions fondamentales de la démocratie. Ceux qui expliquent que le FN n’est pas un parti républicain ne sont pas cohérents. Si c’était vraiment le cas, il faudrait l’interdire. Le FN ne partage pas mon interprétation des valeurs de liberté et d’égalité pour tous. Pour autant, sa vision a une place dans le débat agonistique ».

[23] Comment expliquer le score anormalement médiocre de l’extrême droite en Wallonie et à Bruxelles (5%), alors qu’il atteint 40% dans le Nord de la France et en Flandre ? On écartera l’hypothèse flatteuse selon laquelle les électeurs bruxellois ou wallons seraient plus vertueux, plus attachés à la démocratie … Soutenir, à l’inverse, qu’il ne manque aujourd’hui qu’un leader charismatique pour fédérer l’offre populiste est également insuffisant. L’explication réside certainement dans l’absence de référentiel nationaliste. L’attachement des Bruxellois et des Wallons à la Belgique n’est pas de type nationaliste ; il sert même d’antidote au nationalisme flamand qui les menace (et qui explique, par contraste, le succès de l’extrême droite en Flandre). La question est donc de savoir si un parti d’extrême droite peut émerger sans prendre appui sur un « nous » identitaire de type national. À ma connaissance, ce n’est pas jamais arrivé. S’il s’agit d’une impossibilité logique, cela expliquerait le succès du PTB, parti ouvertement « antisystème », tribunitien, mené par un jeune leader charismatique (Raoul Hedebouw) – non sans quelque ambiguïté, du reste, dans le maniement du référent national.

[24] Comme on le voit avec les leaders « bolivariens » (Morales, Corea, Chavez, etc.), dont les politiques sociales s’appuient sur un référentiel national, ethnique si puissant qu’il peut très vite déboucher sur des politiques populistes anti-démocratiques. Le cas de Maduro est tristement exemplaire de ce point de vue …

[25] « La crise consiste en ceci que l’ancien est en train de mourir alors que le nouveau n’arrive toujours pas à naître : dans cet interregnum se manifestent toute une série de symptômes morbides » (Cahiers de prison, III), cité in E. Balibar, L’Europe : crise et fin ?, Le Bord de l’eau, 2016, p.28.

[26] Jean-François Bayart, L’impasse national-libérale. Globalisation et repli identitaire, La Découverte, 2017.

[27] Ibid, p.16.

[28] Et c’est encore dans cette perspective que j’interprète le récent « lâchage » du PS par le CDH de Lutgen au niveau des entités fédérées – non pas comme un geste motivé par les raisons « morales » (qui peut le croire ?), mais comme la victoire de l’aile conservatrice du CDH sur son aile démocrate-chrétienne, se préparant à rejoindre l’attelage « national-libéral » après les prochaines élections.

[29] Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace, Premier Parallèle, 2016, p.156.

[30] Etienne Balibar, « Du populisme au contre-populisme : histoire et stratégie », conférence à l’Institut français d’Athènes le 5 mai 2015 (paru in Populismus Interventions n°3), p.5-7.

[31] Guillaume Sibertin-Blanc désigne le même phénomène sous le nom de « populisme d’Etat » : G. Sibertin-Blanc, « De l’hégémonie sans classe à la politique comme représentation. Remarques sur la « construction du peuple » selon Laclau », in T. Berns & Q. Landenne (éds), Tumultes, « Les Noms du peuple », n°40, 2013, p.285.

[32] L’augmentation des inégalités est largement documentée. Comme le montre Piketty, les écarts concernent moins les salaires, qui se situent dans une fourchette raisonnable, que les patrimoines, qui eux révèlent des disparités énormes. Le monde de Balzac, celui des héritiers et des rentiers, est de retour. Avec le tournant néolibéral des années 1980 (et notamment les réformes fiscales inaugurées par Reagan et Thatcher en faveur des classes supérieures), l’essentiel du patrimoine mondial est devenu la propriété du décile, voire du centile, supérieurs. Objectivement, il y a bien les 99% d’un côté, le 1% de l’autre (Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, Seuil, 2013) – même si, subjectivement, les 99% n’ont aucun conscience « pour soi » d’appartenir à une même classe. Mais à un niveau global, la question est complexe : la mondialisation a réduit les écarts de richesse entre les régions du monde, mais les a creusés au sein même de chaque région ou pays (F. Bourguigon, La mondialisation de l’inégalité, Seuil, 2012), double phénomène qui peut expliquer le déclinisme en Occident, région qui voit à la fois son leadership se réduire au niveau mondial, et son propre tissu social se déchirer …

[33] Hervé Le Bras complète cette thèse sociologique par une autre, de nature anthropologique, en montrant que le vote FN est très nettement supérieur dans les régions où la perturbation des relations de voisinage et de la sociabilité est la plus forte – en l’occurrence dans la France « des champs ouverts et des villages » (Est et Nord-Est), où dominent les habitats groupés et où la sociabilité est centrée sur la famille et les voisins – par opposition avec la France « des bocages et des hameaux isolés » (Ouest, Centre et Sud-Ouest), où la sociabilité se fait par élargissement de ses contacts par-delà son village. « D’un côté, une vie envahissante qu’il fallait borner, de l’autre un isolement qu’il fallait rompre » (p.80). Le vote FN serait le révélateur d’une crise non pas politique ni économique mais de la sociabilité, des relations humaines immédiates, qui affecterait davantage la France des champs ouverts et des villages, portée à se protéger et à s’isoler de l’extérieur en cas de « crise », que celle des bocages, habituée à « tirer un parti positif des mutations du mode de vie » et des contacts avec le monde extérieur. (Hervé Le Bras, Le pari du FN, Autrement, 2015, p.69-87).

[34] L’allocataire social du XXIe siècle vit dans de meilleures conditions objectives qu’un professeur d’université du XVIIIe (nutrition, santé, espérance de vie, etc.), mais sa situation sociale est en fait analogue à celle du vagabond ou du prolétaire de cette époque, considérés et traités comme des « surnuméraires », « en trop », « inutiles au monde ». Dans L’inégalité nuit gravement à la santé (Cassini, 2002), Richard Wilkinson a montré que « plus le degré d’inégalité socio-économique est faible, plus les indicateurs de santé sont bons » (p.9). Autrement dit « la santé est moins fonction du revenu absolu et du niveau de vie que du revenu relatif et du statut social » (p.18). S’il existe une relation directe entre égalité et santé, ce n’est « pas seulement parce qu’il y a moins de gens relativement pauvres, mais aussi parce que la population est en meilleure santé lorsque les écarts de revenu sont faibles » – et cela, insistons-y, que le revenu moyen soit bas ou élevé (p.19), ce qui montre « l’hypersensibilité psychologique avec laquelle nous réagissons aux questions de statut social et d’amitié » (p.27).

[35] À travers les difficultés qu’il rencontre (perte d’emploi, difficulté de trouver un logement, manque de formation, etc.), l’individu qui « galère » est empêché de « faire société » avec les autres et, partant, de poser des choix et de développer des stratégies personnelles. Car paradoxalement, être autonome (et même, avant cela, exister comme sujet, avoir conscience d’être soi), c’est être doté d’un support d’existence, d’un socle, d’une assise (Robert Castel & Claudine Haroche, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi, Fayard, 2001).

[36] Etienne Balibar, « Populism and counter-populism », Open Democracy le 2 janvier 2017. L’expression est empruntée à Wendy Brown (Les habits neufs de la politique mondiale, Les Prairies ordinaires).

[37] Dans La raison populiste, Laclau se réfère au couple état de nature/contrat social pour expliquer le vote populiste (en l’occurrence : le basculement de l’électorat communiste français vers le FN dans les années 80 en France) : « Quand les gens sont confrontés à une situation d’anomie radicale, le besoin d’une forme quelconque d’ordre devient plus important que l’ordre ontique réel qui permet d’y parvenir. L’univers hobbesien est la version extrême de ce vide : parce que la société se trouve confrontée à une situation de désordre total (l’état de nature), toutes les actions accomplies par le Léviathan sont légitimes — quel qu’en soit le contenu— du moment que ces actions ont pour résultat l’ordre » (E. Laclau, La raison populiste, p.109.). Or ce schéma n’est-il pas celui du discours national-libéral, lui aussi « hobbesien », qui combine la vision d’un état naturel de « guerre de tous contre tous » (la concurrence mondiale) et celle d’un « Léviathan » unique garant possible de l’unité et de la sécurité des individus (le « Nous » national activé par le leader populiste) ? L’étrange « hobbisme » ou « contractualisme » de Laclau a été pointé tant par E. Balibar (« Populisme et politique. Le retour du contrat », in La proposition de l’égaliberté, PUF, 2010, p.229-238) que par G. Sibertin-Blanc (« De l’hégémonie sans classe à la politique comme représentation. Remarques sur la « construction du peuple » selon Laclau », in T. Berns & Q. Landenne (éds), Tumultes, « Les Noms du peuple », n°40, 2013).

[38] Comme nous l’avons vu plus haut, 42% des ouvriers sont tentés par le vote Le Pen, mais ils sont le même nombre à choisir l’abstention. Une autre étude révèle que seulement 9% des ouvriers se disant « de gauche » ont voté pour Marine Le Pen en 2012 – ruinant ainsi la thèse d’un « gaucho-lepénisme ».

[39] Gérard Duménil & Dominique Lévy, La grande bifurcation. En finir avec le néolibéralisme, La Découverte, 2014.