Le 21 octobre 2017, la Fédération deCharleroi du Parti Socialiste organisait une journée d’études dans la cadre du Chantier des Idées, sur le thème: « le PS et le pouvoir : quand et pourquoi ? »

 

Je voudrais tout d’abord saluer l’initiative de la Fédération de Charleroi : « le PS et le pouvoir : quand et pourquoi ? ». En 30 ans de compagnonnage et de militantisme au PS, c’est la première fois que je vois cette question soulevée explicitement dans une instance officielle du Parti – de même que l’exercice consistant à faire l’inventaire, le bilan critique de 20-25 ans de participation socialiste au pouvoir. Je doute qu’un tel exercice soit seulement pensable dans d’autres Fédérations – notamment la « mienne », celle de Liège … Ce qui me fait dire que décidément, en socialisme comme en football, aujourd’hui, Charleroi est largement devant Liège …

Sur le front des « droits et libertés », j’ai identifié 5 grandes thématiques : (1) le droit de chacun disposer de son corps et de sa vie ; (2) l’égalité de genre et des sexualités ; (3) l’interculturalité et l’antiracisme ; (4) la laïcité ; (5) la justice et l’État de droit.

De tous les orateurs, je suis certainement celui qui est dans la situation la plus confortable pour dresser un « grand récit » positif et même flatteur de la politique menée ces 30 dernières années par le PS. Les conquêtes sont nombreuses et souvent citées en exemple à l’étranger. Mais même ici, il est utile d’adopter une perspective critique – ce que je ferai en prolongeant mon « inventaire » par deux (courtes) réflexions

  • L’une sur les menaces que le populisme néolibéral fait peser sur ces conquêtes dont on pense souvent, à tort, qu’elles sont définitivement acquises ;
  • L’autre sur la nécessité de distinguer les conquêtes remportées par la gauche et celles remportées par le socialisme – car la gauche et le socialisme sont deux combats distincts, qu’il faut certes mener ensemble, mais qui ne se confondent pas.

Je viens de parler de politique menée depuis 30 ans par le PS en matière de libertés et d’éthique. C’est un point important. Toutes les grandes lois éthiques[1] ont été votées à l’unanimité des parlementaires socialistes – alors qu’un parti comme le MR, par exemple, qui se pose en défenseur des libertés, a toujours pratiqué le « vote à la carte » sur ces questions, ce qui lui permet de ne pas prendre de position claire, par peur d’incommoder son aile conservatrice. Et si l’on se tourne vers le PS français, on voit à quel point il a été hésitant sur ces questions – sur le mariage entre personnes de même sexe, adopté très tardivement (dans le tumulte que l’on sait), ou sur l’euthanasie (où il a reculé et s’est aligné sur les positions de la droite chrétienne). Il faut aussi souligner que cette politique en matière de libertés et d’éthique est une politique constante, de Spitaels (avortement) à Di Rupo, en passant par Busquin (car c’est sous sa présidence que le parti a préparé et fait avancer les dossiers de l’euthanasie et du mariage homosexuel).

  1. Le droit de chacun de disposer de son corps et de sa vie

Les deux avancées majeures dans ce domaine sont la loi dépénalisant l’avortement et celle sur l’euthanasie.

La loi dépénalisant (partiellement) l’avortement a été rédigée par Roger Lallemand (PS) et Herman-Michielsens (PVV), et adoptée par la Chambre en 1990. L’on se rappelle que le roi Baudoin refusant de la signer, il fallut recourir à une entourloupe juridique passablement ridicule (« l’interruption de régner du roi »)[2]. Le droit à l’avortement croise un autre thème, celui de l’émancipation des femmes et de leur droit absolu à disposer de leur corps. On se trompe lourdement en croyant ce droit définitivement acquis, et progressant dans le monde. Il n’est garanti que dans une minorité de pays dans le monde, et il vient d’être directement menacé en Espagne et en Pologne (où il fallut une très forte mobilisation pour empêcher le vote de lois rétablissant l’interdiction de l’avortement)

La loi sur l’euthanasie est votée en 2002 (proposition de loi « Mahout-Monfils » [3]). Elle a été étendue à certains mineurs (atteints de maladies incurables et capables de discernement) en 2014. En 2002, la Belgique est le seul pays au monde avec les Pays-Bas à garantir le droit de mourir dans la dignité (il n’a été rejoint depuis lors que par une poignée de pays, même en y englobant ceux qui autorisent le « suicide assisté » – dont la philosophie est pourtant très différente). Comme pour l’avortement, on doit donc prendre conscience de la très grande fragilité de ces conquêtes – d’autant que cette loi est encore peu appliquée dans le sud du pays (en raison d’un « paternalisme » persistant du corps médical francophone et de l’usage abusif de « l’objection de conscience institutionnelle » par de nombreux hôpitaux catholiques).

Outre l’avortement et l’euthanasie, on pourrait aussi évoquer la procréation médicalement assistée (PMA) et la gestation pour autrui (GPA – « mères porteuses ») – l’une et l’autre autorisées et pratiquées en Belgique en grande partie grâce au PS – à la différence, une nouvelle fois, de la France …

  1. L’égalité de sexe et des sexualités

Il ne serait pas difficile de démontrer que les socialistes (le PS, mais aussi les Femmes Prévoyantes Socialistes) ont initié ou accompagné toutes les conquêtes en matière d’égalité femme/homme. J’ai déjà évoqué le droit à l’avortement, contemporain de la première loi réprimant la violence entre époux (1990). Mais la grande vague législative en faveur de l’égalité femmes/hommes a lieu dans les années 2000 :

  • 2002 : inscription de l’égalité des femmes et des hommes dans la Constitution ; création de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes ; instauration d’un congé de paternité ; loi imposant la parité sur les listes électorales ;
  • 2007 : vote de la loi prohibant la discrimination entre hommes et femmes et de la loi dite gender meanstreaming qui impose à tous les acteurs politiques et administratifs de tenir compte de la dimension de genre dans chacune de leurs politiques ;
  • 2008 : le plan cancer de Laurette Onkelinx, dont de nombreuses dispositions touchent les femmes (dépistage gratuit du cancer du sein) ; et, la même année, la convention collective de travail sur l’égalité des rémunérations entre les travailleurs masculins et féminins (CCT 25ter).

Depuis une dizaine d’années, il n’y a plus eu d’avancées législatives majeures, sans doute parce que le cadre juridique est désormais relativement « complet », et que la question politique est désormais celle de leur mise en œuvre pratique et leur inscription dans la réalité sociale. Le cas de plus frappant est celui de l’égalité salariale. En théorie, toute discrimination est interdite dans l’emploi, et pourtant l’écart salarial entre hommes et femmes est encore de 10%, et même de 22% si l’on tient compte de l’effet du temps partiel (où les femmes sont surreprésentées). De même, les licenciements pour grossesse restent monnaie courante, alors qu’ils sont théoriquement interdits.

C’est également le cas en matière d’orientation sexuelle et d’identité de sexe et de genre (« LGBT »). J’ai évoqué le mariage entre personnes de même sexe, complété par l’adoption par les couples de même sexe (qui se répercute sur le droit à la PMA et GPA). Les lois antidiscrimination de 2007 prohibent toute forme de discrimination envers les LGBT, et pourtant l’homophobie reste une réalité tangible, tout comme hélas les violences psychologiques et même physiques à leur encontre.

  1. L’interculturalité et l’antiracisme

Sur ce front, le PS a été particulièrement en pointe depuis 30 ans – et même avant si l’on se rappelle que la première loi antiraciste, la « loi Moureaux », date de 1981. Mais depuis une dizaine d’années, le PS est malmené sur les questions d’interculturalité – sur fond de racisme anti-migrants et antimusulmans grandissant – mais aussi parce que le parti a échoué, ces dernières années, à avoir une position claire sur la question dite « du foulard » (j’y reviendrai).

En 1993, le gouvernement Dehaene crée le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme, avec à sa tête un CVP (Johan Leman) et un PS (Jean Cornil). Pendant une dizaine d’années, le Centre va connaître une extension continue de ses compétences (discriminations non raciales, droits fondamentaux des étrangers et migrations, lutte contre la traite des êtres humains), jusqu’en 2007 – année où, sous l’égide de Christian Dupont (PS, alors Ministre fédéral), sont votées les 3 lois anti-discriminations : (1) « race », qui reprend la loi Moureaux de 1981 ; (2) « non-racial » et (3) « genre ». À ce moment-là, l’antiracisme (et donc une institution comme le Centre) jouit d’une assez forte légitimité auprès des médias, de l’opinion et des partis politiques (à l’exception du Vlaams Blok/Belang). Or à partir de 2007 précisément, ce consensus « antiraciste » et « anti-discriminations » va se fissurer et même se désagréger, notamment sous l’influence de la NV-A qui va dénigrer systématiquement l’action du Centre et l’idée même de non-discrimination et de dialogue interculturel. La situation va très fortement se dégrader, non seulement sur le « terrain » (actes racistes, tensions interculturelles), mais aussi (je le répète) au sens où la légitimité même de la lutte antiraciste est aujourd’hui directement contestée par la droite et une large frange de l’opinion. J’ai personnellement vécu cette dégradation comme codirecteur du Centre (2007-2013), jusqu’à sa scission en deux entités distinctes : un centre anti-discriminations (UNIA) et un centre migrations (MYRIA). C’était en 2013, sous le gouvernement Di Rupo : le PS céda aux exigences des partis flamands, eux-mêmes sous pression de la NV-A. Cette scission peut sembler n’être qu’une question de tuyauterie institutionnelle, mais c’est une vraie victoire de la droite flamande, dans le but d’isoler les questions de migrations et de droits fondamentaux des étrangers de la question des discriminations et du vivre ensemble.

Si le PS est toujours resté intransigeant sur la question du racisme, il faut reconnaître un malaise croissant sur la question de l’interculturalité – dont le symptôme le plus évident est la question dite du « foulard islamique ». Depuis une dizaine d’années, le débat s’est polarisé en deux camps : au nom de la « laïcité », certains plaident pour reléguer la religion dans la sphère privée (donc pour interdire ou limiter au maximum les signes religieux dans la sphère publique) (appelons-les les « laïcistes ») ; au nom de « l’interculturalité », d’autres plaident au contraire pour la reconnaissance active des religions (et donc pour garantir le droit de porter des signes religieux en toutes circonstances) (appelons-les les « multiculturalistes »). Le parti est divisé sur cette question – tous les partis et toutes les organisations le sont, mais le PS plus encore, qui se veut à la fois le défenseur de la laïcité et le défenseur de ceux qui sont discriminés (ce qui est le cas de la minorité musulmane).

Sur le plan juridique, le débat porte sur deux domaines précis : l’école et les services publics [4]. Pour les raisons que je viens d’évoquer, le PS a toujours évité de légiférer – et j’ai toujours dit que c’était une erreur, car l’absence de règles claires entraîne l’arbitraire, la frustration, et l’incompréhension de l’opinion, au plus grand profit des « agités du bocal » des deux camps (islamophobes d’un côté, militants communautaristes de l’autre). Je suis personnellement favorable à une interdiction raisonnée des signes religieux dans l’enseignement obligatoire (c’est de toute façon déjà une réalité de fait dans 90% des établissements) et pour les fonctionnaires des services publics – ce qui signifie aussi une liberté garantie de porter des signes religieux dans tous les autres cas, par exemple dans l’enseignement supérieur ou pour les usagers des services publics. Et évidemment dans l’espace public …

Je ne pense pas que le foulard soit une question intéressante en soi (par rapport aux questions de discriminations et d’inégalités dans l’emploi et le logement, d’accès égal à la formation, etc. ; aux questions d’intégration et de migrations), mais je suis convaincu que le PS restera inaudible sur l’ensemble des questions « interculturelles » tant qu’il ne réglera pas cette question [5].

  1. La laïcité

Par le biais de la question interculturelle, j’en viens à celle de la laïcité. Tout le monde sait la bizarrerie de la laïcité belge, où le mot désigne à la fois (1) la séparation de l’État et des religions, et partant la neutralité de l’État, et (2) un courant convictionnel particulier, reconnu (et donc financé) au même titre que les courants religieux (Église catholique, églises protestantes, judaïsme, islam, etc.)[6]. Telle est la bizarrerie : la laïcité organisée est financée par … le budget du culte (résultat de réformes soutenues par les socialistes [7]).

Il n’en reste pas moins que le régime belge de financement des cultes, qui date de 1831, est anachronique. Sur un coût global du financement des cultes de 320 millions € par an, 85 % vont à l’Église catholique (alors que 40% seulement des Belges seulement se déclarent catholiques), 8% aux laïques, 2% seulement à l’islam (qui représente pourtant aujourd’hui 7-8% de la population). Et un courant comme le bouddhisme, dont le succès est grandissant, n’est lui pas (encore) reconnu.[8]

  1. La justice et l’État de droit

Depuis une vingtaine d’années, on assiste à une érosion, voire un démantèlement de l’État de droit – ce qui donne d’autant plus de valeur à l’action menée entre 2003 et 2007 par Laurette Onkelinx comme Ministre de la Justice : dépolitisation des nominations de magistrats, renforcement des droits des victimes ; réforme du système pro deo pour améliorer le droit à la défense des plus démunis ; développement des peines alternatives pour désengorger les prisons, etc. Mais il faut reconnaître que, globalement, le PS n’a pas pu enrayer la dégradation continue de la Justice et de l’État de droit. [9] Je voudrais épingler trois évolutions inquiétantes, qui touchent directement à la question des inégalités (car nous devons faire une lecture « sociale », en termes de classes sociales et de cohésion sociale, des questions relatives à la Justice et à l’État de droit) :

  • La situation des prisons : le problème n’est pas seulement celui de la surpopulation carcérale, mais de la fonction de ségrégation et d’exclusion que joue la prison à l’égard de pans entiers de la population précarisée. Allons-nous vers une situation comme celle des États-Unis, où l’on voit un véritable traitement carcéral de la pauvreté, dans une sorte de continuum entre dispositif assistantiel et dispositif pénitentiel ?
  • Les atteintes aux libertés : sous prétexte de lutte contre le terrorisme, depuis (disons) le 11-Septembre 2001, les droits de la défense ont été systématiquement érodés, et le contrôle des citoyens, généralisé. Comme si l’on nous préparait à une sorte d’état d’urgence ou d’état d’exception continuellement reconduit …
  • L’accès à la justice : arriéré judiciaire, coût de plus en plus élevé des frais d’avocat ; restrictions au système de l’aide juridique gratuite : on peut dire que l’accès à la justice est menacé dans notre pays. Le traitement « deux poids deux mesures » entre la délinquance ordinaire, fortement sanctionnée, et la délinquance en « col blanc », quasi tolérée, accentue encore le sentiment que la justice n’est pas égale pour tous.

Dans ces trois domaines, le gouvernement MR – NV-A assume presque sans vergogne une politique de démantèlement de la Justice et de l’État de droit : baisse des budgets et gestion managériale de la Justice, suppression de la Cour d’Assises, diminution du nombre de justices de paix, déforcement de la lutte contre la criminalité financière, érosion des droits de la défense, atteintes caractérisées (et assumées) aux droits fondamentaux des étrangers, etc. Mais il faut admettre que certaines de ces politiques (aujourd’hui d’une brutalité sans précédent) ont été en grande partie préparées par des gouvernements dont le PS faisait partie …

Une gouvernementalité de plus en plus sécuritaire

On peut se demander si nous ne sommes pas arrivés à un point de rupture dans le gouvernement des populations, partout en Europe, qui explique à la fois la marginalisation de la social-démocratie et la montée en puissance du populisme xénophobe.

Si les socialistes se font partout éjecter du pouvoir, c’est bien sûr parce que les classes populaires, de plus en plus précarisées, ne se sentent plus protégées, mais aussi parce que le néolibéralisme n’a plus besoin de transiger avec les héritiers du Pacte de 45. Il mise aujourd’hui sur une gouvernementalité sécuritaire, dont le populisme xénophobe lui offre désormais la matrice idéologique. De ce point de vue, je suis en désaccord avec la thèse qu’est venue défendre Chantal Mouffe (une des figures les plus éminentes de la philosophie politique contemporaine, inspiratrice de Podemos en Espagne et soutien sans faille de Mélenchon), que j’ai invitée à Liège en avril dernier (et qui était à Charleroi quelques mois plus tôt). Selon Chantal Mouffe, l’hégémonie néolibérale nous a fait entrés dans ce qu’elle appelle l’ère de la « post-politique » – où les partis de centre gauche et de centre droit, tous convertis à la mondialisation capitaliste, ne se distinguent plus que par le marketing, comme entre Coca et Pepsi. Elle interprète dès lors l’émergence actuelle des populismes comme des formes de protestation contre la mondialisation capitaliste et les élites néolibérales – plaidant pour un populisme de gauche qui récupérerait les classes populaires attirées par le populisme xénophobe.

Je suis en désaccord total sur ce point précis : le populisme xénophobe serait une forme de protestation contre le néolibéralisme. Je pense exactement le contraire : il est la forme même que prend le néolibéralisme pour se maintenir dans la situation de « crise organique », comme dit Gramsci, où il est plongé depuis (au moins) 2008 [10]. Trump, Marine Le Pen, la NV-A chez nous, mais aussi Poutine, Erdogan, Victor Orban sont les agents de la fuite en avant du néolibéralisme dans le populisme identitaire et xénophobe[11]. Alors que dans les années 1990-2000, le néolibéralisme a imposé son hégémonie grâce au soutien des socio-démocrates adeptes (plus ou moins assumés) de la « Troisième Voie », aujourd’hui il cherche à s’en débarrasser, car face aux ravages sociaux, environnementaux, géopolitiques qu’il a lui-même engendrés, il n’a plus d’autre choix que d’adopter une politique ultra-sécuritaire pour se maintenir.

Les identités nationales ne sont pas un point de résistance à la mondialisation, mais ses vecteurs. On assiste aujourd’hui au triomphe de ce que Jean-François Bayart appelle le « national-libéralisme », soit cette idéologie qui se réclame à la fois de l’économie globale et de la souveraineté nationale, de l’entreprise privée et de l’identité ethnique (et que Bayard résume ironiquement par la formule : « le libéralisme pour les riches et le nationalisme pour les pauvres » [12]). C’est dans cette perspective qu’il faut lire ce qui se passe aujourd’hui en Catalogne ou lors des dernières élections en Allemagne ; c’est dans cette perspective aussi qu’il faut interpréter l’alliance de 2014 (beaucoup plus solide qu’on ne le croie) entre le MR (parti libéral) et la NV-A (parti populiste), tout comme le « lâchage » du PS par Lutgen, qui rêve presque ouvertement de les rejoindre.

Si mon analyse est correcte, on peut craindre que le néolibéralisme, qui a pu sembler promouvoir les libertés individuelles, la diversité, les droits de l’homme, ne s’y attaque à l’avenir de plus en plus brutalement. Rien ne garantit que le droit à l’avortement, le mariage entre personnes de même sexe ou l’euthanasie ne seront pas remis en cause à l’avenir – même dans un pays apparemment « exemplaire » comme la Belgique. Non pas que je croie à un basculement imminent de nos sociétés dans le fascisme ; il faut plutôt craindre un processus de « dé-démocratisation » qui préserve le cadre formel de la démocratie, mais la dévitalise, la nécrose de l’intérieur.

Le socialisme et la gauche

En vous parlant des nombreuses conquêtes remportées par le PS sur le front des libertés, ai-je parlé du … socialisme ? N’ai-je pas plutôt parlé de la gauche ? C’est la même chose, dira-t-on. Je ne le crois pas. Je voudrais conclure sur ce point, qui est fondamental dans la perspective de la reconstruction d’un projet de société qui soit une véritable alternative au néolibéralisme autoritaire. Avec d’autres (mais en sachant que la question est controversée[13]), je soutiens que la gauche et le socialisme sont deux logiques politiques et deux traditions intellectuelles distinctes, dont l’articulation n’a rien de « naturel » :

  • La Gauche est foncièrement libérale : depuis la Révolution française, elle est le parti des libertés individuelles contre le parti de l’ordre et de l’autorité. Les valeurs de la Gauche, ce sont la liberté de conscience, d’expression, le libre choix de sa sexualité, de son métier, de mourir dans la dignité, etc. C’est d’ailleurs très clair en anglais où « être de gauche » se dit « liberal » ;
  • Tandis que le socialisme n’est à l’origine (au début du XIXe) ni de droite ni de gauche. Les premiers socialistes sont d’abord des hommes indignés par les conséquences de la révolution industrielle (ce qu’on a très vite appelé la « question sociale ») : (1) la situation d’exploitation, de pauvreté et d’abrutissement de la classe ouvrière et (2) plus profondément la décomposition des liens communautaires, de solidarité, d’honneur, tous « noyés » « dans les eaux glacées du calcul égoïste » (selon une formule de Marx dans le Manifeste). Ce qui définit donc le socialisme, c’est la défense des travailleurs: (1) pour améliorer leurs conditions d’existence et (2) pour soustraire à la logique marchande tout ce qui est essentiel à l’émancipation des individus (à commencer par l’éducation et la santé).

Disons que la gauche c’est Voltaire (éloge de la liberté et du progrès), tandis que le socialisme c’est Rousseau (critique de l’individualisme et du progrès). L’identification du socialisme à la gauche est tardive : c’est l’Affaire Dreyfus (1898). C’est Jaurès qui force la main à ses camarades qui ne voyaient pas du tout (et ils avaient raison) ce qu’avait de « socialiste » la défense d’un officier issu de la bourgeoisie juive. Mais la Gauche n’est pas intrinsèquement socialiste (Nicolas Hulot, Daniel Cohn-Bendit sont de gauche, mais pas socialistes), pas plus que le socialisme n’est intrinsèquement de Gauche (Marx et Engels ne se définissaient pas comme des « hommes de gauche »)

S’il faut distinguer socialisme et gauche, je ne crois pas pour autant qu’il faille les opposer [14]. Car il y a tout de même un point d’articulation fort : l’idée d’égalité. « Étoile polaire de la Gauche », disait le philosophe italien Norberto Bobbio[15]. Ce qu’un socialiste et un libéral de gauche partagent, c’est un même souci de l’égalité.

Mais si je tiens à cette distinction entre le socialisme et la gauche, c’est pour deux raisons :

  • Elle permet peut-être, en partie, d’expliquer pourquoi le PS a pu se maintenir à un étiage électoral élevé (et au gouvernement sans discontinuer depuis 20-25 ans) alors même qu’il était obligé de faire des concessions de plus en plus lourdes au néolibéralisme sur le plan socio-économique (privatisation des services publics, État social « actif »). Si nous pouvons être fiers des conquêtes remportées sur le front des libertés, comme parti de gauche, nous devons aussi avoir la lucidité de reconnaître qu’elles compensaient et masquaient aussi, en partie, les défaites concédées sur le plan socio-économique, comme parti socialiste ;
  • Dans l’optique d’une redéfinition de notre projet, nous ne devons pas croire que les luttes pour plus d’égalité sociale, d’un côté, et les luttes pour plus de liberté, de l’autre côté, convergent « naturellement ». Il faut certes les articuler, mais en n’oubliant jamais que les libertés ne sont que des mots vides de réalité, quand elles ne sont pas soutenues par un support social solide : des statuts pour les travailleurs, des protections pour les plus démunis, des mécanismes de solidarité entre tous. C’est bien ce que nous voyons aujourd’hui : après avoir détruit l’assiette des protections sociales, le néolibéralisme en arrive à s’attaquer aux libertés individuelles les plus fondamentales. Nous ne défendrons celles-ci qu’en réinventant celles-là.

 

[1] Dépénalisation de l’avortement en 1990 ; loi sur l’euthanasie en 2002 ; sur le mariage entre personnes de même sexe en 2003 ; sur l’adoption par les couples de même sexe en 2006 ; loi élargissant l’euthanasie à certains mineurs en 2014.

[2] Laurette Onkelinx, jeune députée, fit à cette occasion un discours à la fois responsable (pour que la loi passe) et courageux (pour désapprouver fermement le geste du roi).

[3] Si la loi sur l’euthanasie reste attachée au nom de Philippe Mahoux, elle est inspirée (à 90%) d’une proposition déposée par Roger Lallemand en 1999 (à la rédaction de laquelle j’ai participé, après avoir été rapporteur de l’avis du Comité de bioéthique de Belgique).

[4] Il y a également le domaine de l’emploi, mais il relève davantage des partenaires sociaux, et il est désormais largement réglé par un arrêt récent de la Cour européenne de Justice de Luxembourg du 14 mars 2017.

[5] Le PS ne doit toutefois pas se laisser intimider par le MR. En 2015, celui-ci fit 20 propositions législatives sur la question des signes religieux, se posant ainsi en grand défenseur de la neutralité et de la laïcité. Certaines de ces propositions concernaient l’interdiction de signes religieux dans la fonction publique fédérale et wallonne. Le MR est au pouvoir à ces deux niveaux de pouvoir et aucun projet de loi n’a été déposé ni même discuté ni au Fédéral ni à la Région wallonne.

[6] Depuis sa création, l’État belge admet le principe d’une nécessaire séparation entre les Eglises et l’Etat. En même temps, il a opté pour un système permettant à certaines religions et courants philosophiques, reconnus par l’État, de financer leur fonctionnement, notamment les salaires des « ministres du culte » et « des délégués ». Il reconnaît ainsi le rôle social que jouent dans la société les différentes organisations religieuses et philosophiques.

[7] En 1993, la Constitution est modifiée et prescrit l’obligation pour l’État de prendre en charge les traitements de ceux qui offrent « une assistance morale selon une conception philosophique non confessionnelle » (Article 181§2). En 2002, une loi organise le financement des structures d’assistance morale mises en place par le CAL et le UVV (Unie vrijzinnige verenigingen)

[8] Caroline Sägesser, Le prix de nos valeurs. Financer les cultes et la laïcité en Belgique, Liberté j’écris ton nom, 2010.

[9] Rappelons qu’en Belgique, la part de la Justice dans le PIB est de 0,7%, pour une moyenne de 2,5% en Europe, la plupart des pays environnants se situant à 4%. Sous le Gouvernement di Rupo, le budget global de la justice a légèrement augmenté, mais les moyens de fonctionnement généraux ont diminué, tout comme le budget de l’aide juridique de première ligne. Et c’est le même gouvernement qui a institué une TVA de 21% sur les frais d’avocat.

[10] « La crise consiste en ceci que l’ancien est en train de mourir alors que le nouveau n’arrive toujours pas à naître : dans cet interregnum se manifestent toute une série de symptômes morbides » (Cahiers de prison, III), cité in E. Balibar, L’Europe : crise et fin ?, Le Bord de l’eau, 2016, p.28.

[11] Jean-François Bayard, L’impasse national-libérale. Globalisation et repli identitaire, La Découverte, 2017.

[12] Ibid, p.16.

[13] Frank Fischbach, Qu’est-ce qu’un gouvernement socialiste ?, Lux, 2017.

[14]  Comme le fait Jean-Claude Michéa, Les mystères de la Gauche. De l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu, Flammarion, 2013.

[15] Norberto Bobbio, Droite et gauche (1994), Seuil, 1996.