Ceci est le texte intégral d’une interview parue dans le quotidien Le Soir le 28 septembre 2015, où j’explique la relation entre mon engagement maçonnique et l’islam.

Dans un texte d’opinion publié sur le site du Vif-L’Express, Denis Rousseau, journaliste et « franc-maçon depuis 25 ans » signe une chronique dans laquelle il assume et justifie son islamophobie. Edouard Delruelle, qui pour la première fois révèle son appartenance maçonnique, a tenu à réagir.

Professeur de philosophie politique à l’ULg, on se souvient que M. Delruelle fut, de 2007 à 2013, directeur adjoint du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme. Mais c’est en qualité en tant que franc-maçon lui-même qu’il entend d’abord s’exprimer : une appartenance qu’il n’avait jusqu’ici jamais rendue publique

Vous vous exprimez pour la première fois sur ces sujets en tant que franc-maçon. Pourquoi ?

Moi aussi, je suis « franc-maçon depuis 25 ans ». J’ai toujours estimé que cela relevait de ma vie privée. Jusqu’à aujourd’hui, je n’avais aucune intention d’en faire état. Mais puisqu’un maçon se dévoile pour proclamer qu’il est islamophobe parce que franc-maçon, j’estime qu’il est de mon devoir de me dévoiler à mon tour pour dire ce qui me paraît une évidence : on ne peut pas être franc-maçon et islamophobe. L’esprit maçonnique est contraire à toute forme d’islamophobie.

M. Rousseau explique que « l’engrais de son ADN maçonnique » comporte trois éléments : la tolérance religieuse, le renvoi du religieux dans la sphère privée et le droit à la liberté d’expression et en particulier au blasphème. L’islam a du mal à accepter ces trois principes. D’où son « islamophobie ». Qu’est-ce qui vous choque là-dedans ?

Je ne suis pas choqué (j’en ai vu d’autres), mais affligé. La métaphore de « l’ADN maçonnique » est révélatrice de l’imaginaire biologisant, « naturaliste » de ce maçon (que je n’ai jamais rencontré). Les religions sont appréhendées par lui comme des entités naturelles, des essences. Toutes les religions auraient fait leur « aggiornamento », mais pas l’islam qui en serait congénitalement incapable. Comme si islam = salafisme + Frères Musulmans. C’est méconnaître la complexité des islams, et l’émergence récente mais forte d’un Islam d’Europe, à laquelle aspirent de très nombreux Musulmans. Tarek Oubrou, Rachid Benzine, Ismaël Saïdi – auteur de la pièce « Djihad », etc. : autant d’intellectuels musulmans indépendants qui, contrairement à ce qu’on croit, ne sont pas isolés. La franc-maçonnerie doit les soutenir. Les rejeter, comme le fait ce frère, c’est faire le jeu des groupes fanatisés. Comble du ridicule, il faut savoir qu’il y a aujourd’hui dans les Loges maçonniques de nombreux frères et sœurs de culture musulmane !

Inversement, les autres religions sont-elles vraiment « modernisées » ? Quand j’entends Mgr Léonard dire que les homosexuels sont des « anormaux », quand je vois les discours de certaines églises évangéliques américaines ou le poids des partis religieux en Israël, je doute que l’islam soit la seule religion « rétrograde ». Etre franc-maçon, c’est exercer son esprit critique et faire triompher sa raison sur ses passions. Au contraire, Denis Rousseau est dans le stéréotype et les passions tristes. Etymologiquement, « islamophobie » veut dire : peur de l’islam. Ce frère a peur. Paniqué, il rejette la faute de nos malheurs sur l’islam en bloc. C’est totalement opposé au travail maçonnique.

Peut-on être islamophobe, comme on est anti-clérical, anti-communiste ou anti-capitaliste ? Est-ce une opinion ou une incitation à la haine ?

Le texte n’est pas raciste au sens juridique de la « loi Moureaux ». Là n’est pas la question. Il est raciste au sens moral. Mais pour un maçon, c’est au moins aussi grave. Denis Rousseau procède par clichés, amalgames. Pour déboucher sur quoi, concrètement ? Selon lui, il faut renvoyer (où ?) les « mauvais » Musulmans de la 2e ou 3e génération, et priver de leur nationalité nos concitoyens partis en Syrie. Exactement le programme de l’extrême-droite, que la maçonnerie a toujours combattue !

Critiquer l’islam d’un point de vue anthropologique, politique, philosophique, est légitime et nécessaire. Mais à chaque fois que je « planche », je mets mes frères et sœurs en garde contre la tentation de reporter leur anticléricalisme historique vers l’islam : ce n’est pas la même chose de combattre l’Eglise catholique là où elle est hégémonique, liée aux pouvoirs de l’argent et de l’Etat, ou de s’en prendre à des populations minorisées et prolétarisées.

La liberté d’expression est-elle menacée par le « politiquement correct » ? Serait-il interdit de critiquer l’islam ? Ridicule. Comme Directeur du Centre pour l’égalité des chances, les seules actions judiciaires que j’ai enclenchées pour incitation à la haine, ce fut contre … Sharia4Belgium et Dieudonné ! Je suis pour le droit à la caricature et au « blasphème ». Et aussi pour l’interdiction des signes religieux à l’école et dans les services publics. Mais au nom des mêmes valeurs laïques, je suis aussi pour que nos concitoyens musulmans soient respectés, et que le culte et la culture islamiques soient traités à égalité avec les autres. Ce qui n’est pas le cas actuellement.

M. Rousseau n’exprime-t-il pas tout haut ce que nombre de laïques pensent tout bas : à savoir que l’on ne « passe rien » aux chrétiens (jusqu’aux crèches sur les places publiques à Noël) tandis que l’on se montre beaucoup plus « compréhensifs » vis-à-vis des musulmans ?

Quand j’entends qu’on serait aujourd’hui trop « compréhensifs » envers les Musulmans, les bras m’en tombent : pas une heure, dans le champ médiatique et politique, sans qu’on ne parle de l’islam de façon négative, comme d’un « problème », une « menace » ! C’est aussi pourquoi je me dévoile : l’opinion de ce maçon ne vaudrait pas une minute de peine si elle ne révélait une islamophobie décomplexée que je vois grandissante dans les milieux laïques. La question que je pose à mes frères et sœurs est simple : ce message a-t-il sa place dans nos Loges ? Pour moi c’est clair : non ! Si les milieux « éclairés » se laissent gagner par la peur, le rejet et le populisme, quel avenir pour la démocratie ?