Article paru dans la Lettre des Académies, revue en ligne de l’Académie Royale de Belgique (octobre 2014, n°33)

C’est une évidence : le système scolaire en Fédération Wallonie-Bruxelles est mauvais : inefficient sur le plan pédagogique et inégalitaire sur le plan social. On ne peut que donner raison à ceux qui plaident pour une réforme en profondeur de notre système d’enseignement[1]. Mais réformer dans quel sens, et comment ? Il faut, je crois, partir de l’idée que les enjeux de l’école sont ceux de la société tout entière. C’est une banalité de le dire. Pourtant, l’institution scolaire a tendance à fonctionner comme un monde clos, comme si elle était fermée sur elle-même. La première chose à faire, c’est de nous interroger sur les finalités sociales de l’école.

Sur ce point, je me permets de renvoyer au travail de prospective que j’ai rédigé à la demande du Ministre de l’Economie de la Wallonie, Jean-Claude Marcourt : Un Pacte pour la Wallonie. Le redressement socio-économique de la Wallonie : l’affaire des citoyens [2]. Dans ce texte, basé sur une trentaine d’entretiens avec des personnalités d’horizons divers, je propose de penser l’avenir de la Wallonie (mais cela vaut aussi bien, mutatis mutandis, pour Bruxelles) à travers le prisme d’un triple pacte : industriel, social et territorial. Je voudrais montrer que l’école est directement impliquée comme composante essentielle de chacun de ces pactes.

Le pacte industriel. Nous vivons dans une économie de l’innovation et de la créativité, qui requiert des institutions de recherche, de savoir et d’éducation hautement performantes. Or, notre économie souffre de handicaps qui sont souvent liés à la production et à la transmission de la connaissance : effort trop faible en matière de recherche & développement ; déficit d’ingénieurs et de techniciens ; monolinguisme ; manque de culture entrepreneuriale et d’innovation; formation continue insuffisante et inadéquate[3]. C’est pourquoi je plaide pour une « alliance emploi-enseignement » qui fasse du monde professionnel un partenaire à part entière des processus d’orientation et de formation socio-professionnelles des élèves. Schématiquement, l’école garderait la mission d’enseigner les compétences (socles de base, culture générale, esprit critique, etc.), tandis que le monde professionnel serait chargé des connaissances proprement dites. Ce serait une révolution ;

Le pacte social. Nous devrons faire face à l’avenir à deux défis majeurs (outre la question du vieillissement de la population) : la pauvreté des enfants (25% en Wallonie, près de 40% à Bruxelles) et la désaffiliation des jeunes issus de l’immigration. Dans les deux cas, l’école ne joue pas aujourd’hui le rôle de cohésion et d’intégration sociales qui devrait être le sien. Il faut restaurer « l’ascenseur social » ;

Le pacte territorial. L’école est un élément essentiel de ce qu’on appelle un « bassin de vie », devenu le pivot de toute appartenance et de tout projet collectif concret pour les citoyens. Or, c’est à ce niveau territorial que la concurrence stérile entre écoles et/ou réseaux produit ses effets les plus désastreux.

Voilà qui m’amène naturellement à la question du mode de fonctionnement de notre système scolaire. Dans les pays qui font (beaucoup) mieux que nous, que constate-t-on ? Des enseignants compétents et motivés (en FWB, moins de 50 % des étudiants régents ou instituteurs ont opté pour ces études en premier choix après leurs études secondaires) ; des directions de qualité, bénéficiant de soutien et de rémunérations adéquates ; une aide immédiate et ciblée aux élèves en difficulté (détection rapide des écoles en difficulté, « discrimination positive », etc.).Il apparaît aussi que les systèmes scolaires les plus avancés conjuguent autonomie des écoles et homogénéité des pratiques d’enseignement : en clair, il faut favoriser les méthodes collaboratives entre professeurs et entre écoles et remplacer les contrôles par l’émulation entre collègues [4].

Reste la question du pilotage de l’enseignement : l’existence des « réseaux » et le choix de l’opérateur institutionnel. On ne peut l’éluder. J’ai une conviction forte : il faut se débarraser des « piliers idéologiques », qui sont des handicaps face aux exigences d’une économie de l’innovation, à l’impératif de cohésion sociale et à la dynamique des territoires. La concurrence des réseaux crée une situation de « marché scolaire » qui empêche toute rationalisation des ressources et aggrave les inégalités sociales. Dans cette perspective, il faut, me semble-t-il :

1)   faire évoluer les « réseaux » non pas au profit d’un service public unifié, mais vers une gestion établie par voie de « contrat-adhésion » entre l’Etat et les établissements ou des groupements d’établissements – qui pourraient ainsi conserver leur identité idéologique ou confessionnelle, et qui verraient même leur autonomie renforcée;

2)   systématiser les coopérations et les regroupements entre établissements au niveau des territoires pour mettre fin aux concurrences stériles entre réseaux, mutualiser les ressources et partager les expériences et les pratiques ;

3)   assurer un pilotage homogène de l’enseignement en régionalisant les pouvoirs organisateurs, la FWB gardant la compétence comme pouvoir régulateur. Il ne s’agit pas de régionalisme dogmatique, mais de bon sens. La Région est devenue le centre de gravité de la Belgique fédérale. C’est elle qui détermine la politique à mener tant en matière industrielle, sociale (cf. la 6e Réforme de l’Etat) que territoriale. Si l’on veut que l’école évolue en harmonie avec ces trois sphères que nous avons identifiées comme essentielles, il faut en tirer les conséquences …

Comme on le voit, l’entreprise est colossale. C’est pourquoi je fais une dernière suggestion, méthodologique celle-là. On ne réussira que si le maître d’œuvre de la réforme dispose d’une légitimité incontestable et s’il peut agir dans la continuité (6,7 ans). Ces dernières années, les ministres de l’enseignement n’ont conservé leur poste que deux années en moyenne, et ils sont restés constamment sur la défensive. C’est pourquoi je préconise (1) que les forces politiques de la majorité comme de l’opposition en FWB s’engagent pour deux législatures sur un plan de réforme à mettre en œuvre, et (2) que celui-ci soit piloté, parallèlement au politique, par un « Commissaire du Gouvernement » qui en assurerait le leadership technique (vu la complexité de la tâche) et en garantirait la continuité.

Quant aux moyens financiers, là n’est pas le problème fondamental. Les budgets publics alloués à l’enseignement en FWB sont parmi les plus élevés de l’OCDE : 5,7 milliards €, soit plus de 6.500 € par an par élève. Le financement par élève a même cru de 9% ces 15 dernières années, sans amélioration des résultats. Or, comme il baissait dans le même temps de 18% dans l’enseignement supérieur, je suggère que le fruit des efforts de rationalisation engendrés par une réforme de l’enseignement obligatoire soit consacré au refinancement des universités, dont les besoins sont aujourd’hui criants.

[1]« Appel au débat en vue d’une refondation de l’École », publié le 31 janvier 2014 par une trentaine d’organisations, des personnalités du monde académique et les principaux syndicats enseignants.

[2]Le texte est disponible sur mon site www.edouard-delruelle.be

[3]Cf. Bruno Colmant, « La reconquête de l’industrie wallonne », in L’Echo 8 octobre 2013. Cf aussi le Rapport de l’OCDE Le système d’innovation wallon. Évaluation et recommandations, OCDE, 2012.

[4] Ces constats sont tirés d’un double Rapport rédigé par le bureau de consultants Mc Kinsey (Etienne Denoël et Benoît Gérard, « Enseignement obligatoire en Communauté Française de Belgique: comment s’inspirer des systèmes étrangers ? », 2013). Dans le monde éducatif, ce rapport est parfois critiqué pour son orientation managériale qui conduirait à gérer les écoles comme des entreprises. Je pense néanmoins qu’il faut examiner sans a priori les constats et les propositions d’Etienne Denoël.