À l’origine, cette conférence avait pour thème la liberté d’expression. Je l’ai faite pour la première fois il y a plus de trois ans, à l’occasion de « l’affaire Dieudonné ». Alors Directeur du Centre pour l’égalité des chances, on m’avait demandé d’expliquer pourquoi Dieudonné, lors d’un spectacle en 2012, s’était rendu coupable (selon moi) d’incitation à la haine (raciale et homophobe). Depuis, je n’ai cessé de remanier le texte original (ceci doit en être la 5e ou 6e version …). Il y eut d’abord l’attentat contre Charlie-Hebdo. Le soir même, le président du PS Elio Di Rupo me demanda d’intervenir au pied levé lors de la traditionnelle séance de vœux du Parti, en lieu et place de son discours politique qui, en la circonstance, eût été inconvenant. Dans les semaines qui ont suivi, de nouvelles questions se sont posées: Charb, Cabu et leurs amis n’avaient-ils pas été trop loin ? Les ériger en martyrs, alors que Dieudonné était traité en paria, n’était-ce pas faire « deux poids deux mesures » ? Puis en octobre, un Franc-maçon dénommé Denis Rousseaux publia une carte blanche où il s’affirmait fièrement Franc-maçon et islamophobe (islamophobe parce que franc-maçon) – ce qui m’amena à me révéler moi-même comme Maçon, dans les colonnes du Soir, pour affirmer que la Franc-maçonnerie est étrangère à toute forme d’islamophobie. Enfin, il y eut le 13 novembre, séquence de « guerre », paraît-il, dont nous ne sommes pas sortis …

Si j’ai plusieurs fois retravaillé mon texte, ce n’est pas que ma réflexion ait évolué ; c’est l’actualité qui m’a imposé de déplacer, décaler ma perspective. Parti d’une réflexion sur la liberté d’expression, j’arrive aujourd’hui à une réflexion sur la violence. En fait, mon intuition (mon hypothèse) de départ, au moment de l’affaire Dieudonné, n’a fait que se confirmer : la parole a partie liée avec la violence ; le terrorisme n’est pas seulement le fait de ceux qui posent des bombes, mais aussi de ceux qui parlent, écrivent, dessinent. La haine, le mépris, la bêtise ne sont pas seulement des états de notre subjectivité ; ce sont des modes d’action, des manières pratiques d’exister. C’est pourquoi, plus que jamais, je défends les législations qui prohibent l’incitation à la haine et à la violence – qui ne sont en rien des lois qui limiteraient la liberté d’expression, mais qui au contraire la garantissent et la rendent possible. C’est pourquoi aussi (deuxième hypothèse de départ), sur les questions d’interculturalité, de vivre-ensemble, je crois nécessaire de sortir de l’opposition ruineuse entre une certaine laïcité qui se veut (ou se croit) radicale, et le multiculturalisme qui plaide pour la reconnaissance active des minorités culturelles et religieuses.

C’est d’ailleurs par ce biais que je voudrais introduire mon propos.

  • D’un côté, donc, une laïcité que je qualifierais de « laïciste » : dominante dans nos milieux, elle voudrait reléguer la religion dans la sphère privée – et donc interdire ou limiter l’expression des convictions religieuses dans la sphère publique ;
  • D’un autre côté, le multiculturalisme qui fait la promotion du pluralisme actif en matière culturelle, c’est-à-dire la reconnaissance des diasporas culturelles et religieuses.

Laïcisme et multiculturalisme sont ici des expressions génériques (des idéaux-types) qui couvrent une pluralité de positions : le multiculturalisme « soft » du philosophe canadien Charles Taylor n’est pas le multiculturalisme « hard » des Indigènes de la République en France ; le laïcisme « bisounours » de SOS-Racisme n’est pas celui du site d’extrême droite Riposte Laïque.

Pour fixer les esprits, en Belgique, un « laïcisme » assez radical est défendu par le RAPPEL – « Réseau d’Action Pour la Promotion d’un État Laïque » ; à l’opposé, le multiculturalisme s’exprime à travers le groupe de réflexion Tayush, qui plaide pour une « société inclusive ouverte ».

L’opposition entre les deux « camps » devient frontale quand il est question de l’islam : les laïcistes accusent les multiculturalistes de favoriser le communautarisme et d’être aveugles à l’islamisme ; et les multiculturalistes accusent les laïcistes d’être des « catho-laïques », c’est-à-dire d’instrumentaliser la laïcité en un sens européocentrique contre la seule minorité musulmane. Du côté multiculturaliste, Jean Baubérot (l’inventeur de l’expression « catho-laïque ») parle de la laïcité de Sarkozy ou de Valls comme d’un « intégrisme républicain » ; tandis qu’une laïciste comme Caroline Fourest dénonce la « tentation obscurantiste » de la gauche multiculturelle. Le laïcisme est viscéralement « Charlie », tandis que nombre de multiculturalistes, sans approuver Dieudonné, critiquent l’acharnement judiciaire dont il ferait l’objet.

Je ne me reconnais ni dans le laïcisme ni dans le multiculturalisme, qui sont comme deux reflets inversés d’une même manière de penser. Car quand deux camps s’affrontent symétriquement, c’est qu’ils parlent le même langage. Quel est ce langage, ce fond idéologique commun ? C’est le libéralisme. Il y a un schème libéral qui sert de matrice à tout discours politique, intellectuel, médiatique sur la liberté d’expression. Le problème, c’est que ce schème libéral est tout simplement faux. La question étant mal posée au départ, le débat s’égare dans des impasses.

Que dit ce schème libéral (qui, donc, fait problème) ?

  • La liberté qu’a chaque individu d’exprimer ses opinions est une chose sacrée ;
  • Il y a pourtant des limites à cette liberté – autrement dit des opinions qui ne sont pas admissibles car dangereuses, extrémistes, attentatoires à la dignité d’autrui.

Le problème se poserait donc en termes de liberté d’opinion et de limites à cette liberté. Eh bien cette façon, apparemment évidente, de présenter les choses ne correspond tout simplement pas à la réalité juridique et judiciaire, ni éthique et politique, soulevée par les pratiques concrètes de la liberté d’expression. Pourquoi, étant faux, le schème libéral s’est-il néanmoins imposé à tous ? Parce qu’il permet de masquer ou d’escamoter le véritable problème, qui n’est pas celui des limites mais des conditions de la liberté. Car la vraie question qu’il faut poser, ce n’est pas : « quelles sont les limites de ma liberté ? », mais : « à quelles conditions ma liberté est-elle possible ? ».

Le fonds du libéralisme consiste à assimiler liberté et propriété : je suis libre en tant que je suis propriétaire – de mon corps, de mes biens, et aussi de mes pensées (d’où cette invention juridique assez farfelue, quand on y songe, qu’est la propriété intellectuelle). La liberté se conçoit ici comme non-interférence : ni autrui ni l’État ne peuvent interférer dans ma sphère d’action, et réciproquement : « ma liberté s’arrête là où commence celle des autres ». De ces prémisses, il découle que dans l’ordre physique des corps, il faut bien poser des limites, des règles du jeu minimales (comme un code de la route – métaphore chère aux libéraux) ; mais dans l’ordre des pensées, il n’y a pas de limites, puisque ma pensée n’interfère pas dans la sphère d’autrui. Cette conception propriétaire, étriquée de la liberté est basée sur une opposition métaphysique douteuse entre le corps et l’esprit (l’esprit comme siège souverain de notre volonté et nos représentations ; le corps comme son instrument et sa propriété) ; mais surtout cette conception induit le soupçon que toute « limite » à la liberté d’exprimer ses idées et ses opinions est abusive, puisqu’elle menacerait ce qui fait la souveraineté du sujet : sa pensée.

Mais en posant la question en termes de limites de la liberté, on escamote la question de ses conditions de possibilité. Le libéralisme ne veut pas d’une réflexion sur les conditions de la liberté, qui conduirait à un examen critique des conditions sociales dans lesquelles s’exercent concrètement les libertés : conditions qui sont aujourd’hui celles d’un capitalisme prédateur et d’inégalités structurelles, et qui font que la liberté des uns n’est possible qu’au détriment de celles des autres. Pour ne pas avoir à se demander « à quelles conditions la liberté d’expression est possible », on se demande « quelles en sont les limites » – comme si tout le monde (patrons ou ouvriers, cadres d’entreprise ou jeunes des « quartiers ») se trouvait « naturellement » dans les mêmes conditions de s’exprimer librement !

Quelles sont, dès lors, les conditions pour que la liberté d’expression soit une liberté effective pour tous ? Il y en a deux fondamentales :

  • La première condition de la liberté est l’égalité (donc la première condition d’impossibilité de la liberté, c’est l’inégalité ou la discrimination). Il est absurde de dissocier liberté et égalité : en effet, je ne peux pas être libre de discriminer ou d’assujettir autrui, sinon ma liberté est pour lui non-liberté, ce qui est contradictoire. Symétriquement, l’égalité n’est rien d’autre que la liberté : l’égalité femme-homme, c’est la libération de la femme de la domination masculine. Poser la question de la liberté d’expression, c’est donc poser la question de l’égalité de parole, du droit égal à s’exprimer, de l’accès égal aux espaces d’expression – et donc aussi, en amont, accès à l’enseignement, au savoir, à la culture ?
  • La seconde condition de la liberté, c’est la moindre violence ou, si l’on veut, la civilité. La liberté d’expression est une liberté de rapport, de communication (seul dans le désert, je n’ai aucune liberté de m’exprimer). La violence (physique et psychique) rend impossible cette liberté. Aucune liberté d’expression n’est possible dans un contexte où règnent le magistère, l’intimidation, a fortiori le mensonge, l’insulte, la menace, etc. J’appelle « civilité » non pas la non-violence (une pure absence de violence dans les relations humaines est impossible), mais la moindre

Liberté, égalité, civilité, donc.

Or penchons-nous sur les législations antiracistes et anti-discrimination en vigueur en Belgique (législations que, en tant que Directeur du Centre pour l’égalité des chances, j’ai eu durant 6 ans la mission légale d’essayer de faire respecter). Loin de constituer quelque forme de limitation de la liberté d’expression, comme le disent ses détracteurs, elles en sont au contraire la condition de possibilité. Que disent en effet ces législations ?

  • Il est interdit de discriminer, c’est-à-dire de traiter de façon moins favorable une personne sans « justification objective et raisonnable » : la liberté n’existe que comme égale liberté ;
  • Dans le cas de crimes ou de délits (comme le harcèlement) commis en raison d’un « mobile abject » (racisme, homophobie, etc.), la peine infligée sera augmentée ;
  • Il est interdit d’inciter à la haine, à la violence ou à la discrimination.

Comme on le voit, les deux premières dispositions « anti-discriminations » et « antiviolence » touchent très précisément aux deux conditions d’égalité et de civilité. L’égale liberté d’expression suppose la non-discrimination d’une part, la moindre violence, d’autre part. Et en réalité, ces deux dispositions éclairent la troisième disposition, l’interdiction de l’incitation à la haine, à la violence ou à la discrimination.

Ce qui est interdit, ce n’est pas d’exprimer une opinion, même radicale, extrémiste, scandaleuse, c’est de faire quelque chose, ou plus exactement de faire faire quelque chose à quelqu’un : l’inciter à la violence. La plupart de ceux qui débattent de la liberté d’expression, dans quelque « camp » qu’ils se situent, croient que ce qui est en jeu est d’identifier des opinions « excessives » qui dépasseraient on ne sait quelle limite (par exemple les « opinions » d’extrême droite, ou d’extrême gauche, ou l’islamiste ou l’islamophobie, ou les deux, etc.) Ils sont à côté de la question. Sur le plan juridique, ce qui est interdit (et, j’insiste : la seule chose qui soit interdite), ce n’est jamais une idée ou une opinion, mais toujours un acte, un comportement. Le juge saisi d’une plainte pour incitation à la haine devra donc déterminer quels étaient (1) l’intention du locuteur (nous sommes dans le champ pénal), c’est-à-dire ce qu’il a voulu faire ; et (2) le contexte dans lequel il s’est exprimé. Car la même parole, avec la même signification, n’aura évidemment pas du tout le même effet, la même efficacité, si je la prononce devant une foule houleuse ou dans une arrière-salle de café, en étant investi d’une autorité ou non, etc..

En linguistique et en philosophie du langage, une parole qui est en même temps un acte s’appelle un performatif. Car tout discours possède deux dimensions (indissociables, mais hétérogènes) : il est représentatif (il sert à représenter, décrire le monde, exprimer une opinion, un sentiment sur l’état des choses qui m’entourent) ; mais il est aussi performatif (il sert à réagir à ce qui se passe, à modifier, influencer mon environnement). Un performatif, c’est donc quand je fais quelque chose en m’exprimant, « quand dire, c’est faire » (titre d’un ouvrage célèbre de John Austin sur les performatifs) : l’exemple type, c’est le président de séance qui ouvre et clôture une réunion ; ou l’officier d’état civil qui dit : « je vous déclare mari et femme ». Les performatifs sont innombrables : prêter serment, promettre, féliciter, blâmer, ordonner, mentir, convaincre, etc. Et bien sûr : inciter. En fait, quand nous parlons, c’est presque toujours pour faire quelque chose. Même une phrase aussi anodine que « passe-moi le sel » est un performatif (je fais faire quelque chose à quelqu’un).

Toutes les dispositions juridiques portant sur le discours portent sur cette dimension pragmatique du langage : diffamation, injure, publicité mensongère, incitation. En matière de liberté d’expression, le juge va se pencher, non sur la dimension sémantique des propos exprimés (ce que l’individu a voulu dire), mais sur leur dimension pragmatique (ce qu’il a voulu faire).

Prenons l’exemple de la condamnation du Vlaams Blok pour incitation à la haine raciale en 2006 (à l’instigation du Centre). Sans avoir fait une heure de linguistique de sa vie, le juge a clairement distingué

  • ce qui relevait de la dimension représentative de la propagande du Vlaams Blok : l’opinion selon laquelle les « Arabes » sont trop nombreux en Belgique, profiteurs, source d’insécurité, etc. – opinion qui, aussi idiote soit-elle, est couverte par la liberté d’expression ;
  • et ce qui relevait de sa dimension performative: formuler la même opinion dans des tracts assortis de caricatures, de chiffres qu’on sait être faux, de slogans tels que « Buiten! », et cela à travers un discours répété, systématique, qui cible sciemment les quartiers « immigrés », etc.

Ce que le tribunal a sanctionné, ce n’est pas, comme on le croit, le caractère « extrémiste » du Vlaams Blok, mais la tentative délibérée (= intention) d’inciter à la violence et à la discrimination envers les « immigrés ». Le VB n’a pas été condamné pour avoir poussé trop loin la liberté d’expression, mais pour s’être attaqué aux conditions d’égalité et de civilité qui la rendent possible.

Ce qui en jeu dans l’incitation, ce n’est pas donc la limite, mais les conditions intersubjectives de la liberté. En effet, l’incitation établit une relation, non pas d’un ego à un autrui, mais entre un ego, un autrui et un tiers. Je (ego) ne peux pas inciter un tiers à la violence contre un autrui. Cette « triangulation » est consubstantielle à l’infraction. Cela signifie que (ici aussi : contrairement à ce que l’on croit), la question n’est pas du tout de savoir si, en m’exprimant, j’ai pu choquer ou blesser telle communauté, telle religion. Sur le plan juridique, ce n’est pas relevant. Un arrêt célèbre de la Cour européenne des droits de l’Homme dit que la liberté d’expression s’étend aux « propos qui blessent, qui choquent ou qui inquiètent autrui ou l’État ». Autrement dit, la blessure psychique provoquée par le message dénigrant ou insultant d’un ego à l’adresse d’un autrui n’est pas un critère de sanction. Ce qui est visé par la loi, c’est le comportement de cet ego à l’égard d’un tiers qu’il va inciter à la violence ou à la discrimination envers autrui. Il est donc faux de dire que, à cause des législations antiracistes, nous serions aujourd’hui sous la dictature du « politiquement correct », obligés de lisser notre langage pour ne pas choquer ou blesser telle ou telle communauté. Et si certaines décisions de la Cour sont inquiétantes pour la liberté d’expression parce qu’elles semblent céder aux lobbies religieux qui cherchent à faire « prohiber » le blasphème, nous avons précisément un critère pour leur résister : dire des choses choquantes contre une religion est permis ; inciter à la haine contre une communauté religieuse ne l’est pas …

Quand on se demande si tel propos est du racisme, de l’homophobie, du sexisme (ou du négationnisme[1]) au sens de la loi, il ne faut donc pas s’attacher à la signification intrinsèque du propos, mais à son énonciation : qui a tenu ce propos, dans quel contexte, dans quelle intention ? Aucun discours, aucune image, aucun texte ne sont en soi racistes, homophobes, etc. : seuls l’intention et le contexte pragmatiques peuvent les qualifier comme tels. Les opposants aux lois antiracistes ont coutume d’épingler telle citation « choquante » de Hegel à propos des Africains, de Nietzsche au sujet des femmes, de Marx au sujet des Juifs, ou les innombrables appels à la violence que l’on trouve dans la Bible ou le Coran. Ils demandent alors ironiquement pourquoi tous ces textes sont en circulation. C’est idiot : tous ces textes ont été écrit dans un autre contexte, avec une autre intention. Ce qui importe, c’est ce que je vais éventuellement faire avec ces textes : si je les utilise pour inciter à la violence contre les Africains, les femmes, les Juifs, etc., c’est condamnable. Mais c’est moi qui serai condamné, pas Hegel, Nietzsche, la Bible ou le Coran. C’est pourquoi il est parfaitement idiot de vouloir interdire Tintin au Congo ou le « Père Fouettard ». Même le texte de Mein Kampf (qui vient de tomber dans le domaine public) est en soi inoffensif. Si je le cite à mes étudiants dans le cadre d’un cours sur les idéologies politiques, personne ne m’accusera de négationnisme. Par contre, si je lance « mort aux Juifs » ou « pas d’Arabes dans cette entreprise », je n’énonce aucune opinion à propos des Juifs ou des Arabes : je cherche à agir à l’égard de tiers.

Si l’on observe la jurisprudence de ces dernières années, il apparaît que toutes les condamnations pour incitation ou négationnisme portent sur des situations directement pragmatiques de violence : harcèlement téléphonique ; altercation entre un chauffeur et un client ; incitations suivies de coups et blessures de la part d’un groupuscule nazi ; saluts nazis à l’encontre de personnes de couleur dans un tram ; menaces et propos racistes d’un locataire à l’égard de son bailleur ; altercation entre deux femmes dans un hôpital ; harcèlement, coups et injures racistes à l’égard d’une personne de couleur dans une gare ; affiche homophobe à la devanture d’un magasin ; insultes racistes à l’égard d’un travailleur dans une entreprise de titre-service ; et même (pour rire un peu) altercation raciste entre deux membres d’un cabinet ministériel !

Dans quel cas cité ici peut-on prétendre que quelque pensée, opinion ou parole a été censurée ? Aucun délit de presse ! Aucun intellectuel, journaliste, personnalité politique condamné ni même inquiété, à l’exception (1) du groupe salafiste Sharia4Belgium (que le Centre avait fait condamné à deux reprises, dès 2010) et (2) (je vais y venir) de Dieudonné. Et malgré cela, il se trouve des Voltaires de pacotille pour se dresser contre les lois antiracistes, présentées comme une insupportable « police de la pensée », une dictature infâme du « politiquement correct » (expression dont il faut savoir qu’elle a été forgée dans les années 80 par l’ultra-droite américaine pour décrédibiliser les acquis des mouvements féministe, antiraciste et lesbigay). Mais je tiens à rassurer ceux que cela démangerait : on peut être raciste, antisémite ou islamophobe, ne pas aimer le sionisme, les Juifs, l’islam, les musulmans, leur interdire l’accès de votre domicile, élever vos enfants dans la détestation des Noirs ou des Arabes, dire toutes les sottises que l’on veut, sur les immigrés profiteurs, qui ne veulent pas s’intégrer – les médias sociaux et les conversations de café du commerce sont inondés de propos racistes, antisémites ou islamophobes parfaitement licites, du moment qu’ils n’incitent pas pragmatiquement à la haine.

Le schème libéral nous induit donc en erreur : il nous fait croire que c’est la liberté d’opinion qui est en jeu, et que les limites à cette liberté seraient du côté de ce qui choque ou blesse autrui. Mais c’est faux : ce qui est en jeu, ce sont des actes de langage porteurs de violence, détruisant les conditions mêmes de la liberté (l’égalité et la civilité, c’est-à-dire la triangulation d’un espace commun entre moi, autrui et quelque tiers[2]).

Observons ce qui se passe sur Internet, sur les forums de discussion, blogs et sites, médias sociaux, etc. Les lois anti-discrimination sont théoriquement en vigueur (quand on se balade sur Google, on n’est pas protégé par le « Premier Amendement » de la Constitution américaine … ). Mais dans les faits, ces lois sont inappliquées et inapplicables, puisque les serveurs sont contrôlés par des entreprises capitalistes privées – Google, Facebook – qui se considèrent, au sens propre, comme au-dessus des lois étatiques. Internet est un merveilleux outil de communication et connaissance, mais c’est aussi une jungle, un inconscient à ciel ouvert, un espace de manipulation et d’emprise mentale qui est donc aussi un espace de violence. Le djihadisme (du recrutement à la préparation des attentats, en passant par la propagande) serait impossible sans Internet. Les attentats eux-mêmes sont d’ailleurs avant tout une opération de communication, bien plus qu’un acte de guerre. Les bombes sont des messages, comme certains messages sont des bombes.

J’en viens au cas Dieudonné. En mars 2012, un spectacle de Dieudonné est programmé à Herstal. Faut-il l’interdire ? La censure a priori est (heureusement !) contraire à la Constitution, la seule dérogation éventuelle étant que le Bourgmestre prenne un arrêté de police interdisant le spectacle pour risque de « trouble à l’ordre public ». Mais en 2011, un tel arrêté d’interdiction (à Saint-Josse, à l’encontre de Dieudonné précisément) avait été annulé en référé par le Conseil d’État. Comme Directeur du Centre pour l’égalité des chances, convaincu que Dieudonnné allait inciter à la haine, qu’est-ce que je pouvais faire ? Nous avons travaillé avec la police locale pour la former à la détection de l’incitation à la haine et du négationnisme ; deux policiers ont assisté au spectacle et l’ont enregistré. Je l’ai écouté dans sa totalité pour l’analyser et conclure de façon formelle à l’incitation à la haine et au négationnisme. Ma déposition a été jointe au PV d’infraction envoyé au Parquet de Liège. Mais pendant plus d’un an, le Procureur du Roi de Liège de l’époque n’a pas bougé, craignant sans soute un barnum médiatique qui érigerait Dieudonné en martyr politico-médiatique. En 2013, juste avant de quitter mes fonctions, pour forcer le procès, je fis voter par le Conseil d’administration du Centre une constitution de partie civile. Mais mon successeur n’a pas davantage bougé (pour les mêmes raisons que le Parquet). Il a fallu un nouveau Procureur du Roi de Liège pour que les choses se débloquent enfin en 2014. Le 25 novembre 2015, le Tribunal correctionnel de Liège a condamné par défaut Dieudonné M’bala M’bala à deux mois de prison fermes et 9000 euros d’amende pour « incitation à la haine et la violence à l’encontre des personnes handicapées, des homosexuels et de la communauté juive, et diffusion d’idées visant à attiser la haine ou prônant la supériorité raciale et le négationnisme ». Il y aura sans doute Appel, cette fois peut-être en présence de l’intéressé.

Quel est le discours de Dieudonné ? (1) L’Occident capitaliste est colonialiste et corrompu ; (2) il domine et méprise les minorités musulmanes, arabes et noires. C’est le « choc des civilisations » de Huntington, inversé. Quoi qu’on pense de cette vision du monde, elle n’est pas pénalement répréhensible. Mais Dieudonné ajoute que la cause de cette domination est la mainmise exercée par les Juifs et les homosexuels sur la finance, l’État, les médias – deux communautés corrompues qui ont érigé la Gay Pride et la Shoah en « tabous » officiels de l’Occident. Ce qui est décisif d’un point de vue pragmatique, c’est que, si le message anticolonialiste et anticapitaliste est exprimé sur le mode représentatif, le complotisme antisémite et homophobe est, lui, « acté » sur le mode performatif par Dieudonné à travers les personnages qu’il joue et/ou dont il se moque. Les propos négatifs, insultants, vulgaires portent systématiquement sur des personnalités juives, ou les Juifs en général, puis (vers la fin du spectacle) envers les homosexuels. La structure narrative de « Rendez-nous Jésus » tourne tout entière autour de ces deux cibles (et elles seules). À leur encontre, il cherche à provoquer des rires, mais aussi des huées. Quant au signe de reconnaissance entre lui et son public, « la quenelle », il s’agit bel et bien d’un salut nazi inversé (emprunté au Docteur Folamour de Stanley Kubrick), soit une forme avérée de négationnisme, aux termes de la loi de 1995.

Dieudonné ne propose donc pas seulement aux jeunes issus de l’immigration (qui forment le noyau dur de son public) une « grille de lecture » expliquant leur situation de populations dominées et discriminées par quelque complot ourdi par les Juifs et les homos ; à travers la matérialité du spectacle, ce complot est attesté, acté, vérifié. Les Juifs et les homosexuels sont nommément désignés comme groupes nuisibles à combattre et à éliminer. La représentation complotiste devient incitation à la haine et à la violence par l’effet d’un dispositif concret d’emprise sur un public vulnérable.

Que « l’esprit » Charlie soit aux antipodes d’un tel dispositif, c’est une évidence. Mais il ne suffit pas de dire que Charlie s’en prend à la religion (c’est-à-dire à des représentations : liberté d’expression), tandis que Dieudonné s’en prend aux Juifs (c’est-à-dire à des personnes). Car Charlie choque et blesse les croyants. Ce qu’il faut analyser, c’est l’effet de triangulation, inhérente au rire. On sourit à quelqu’un, mais on rit de quelque chose. Or que fait pragmatiquement Charlie ? A quoi incite-t-il ses lecteurs ? À ne rien prendre au sérieux – aucun dogme, aucun pouvoir, aucune idéologie. À tourner en ridicule tous les dispositifs d’emprise mentale – c’est-à-dire l’inverse de ce que fait Dieudonné. Journal littéralement anarchiste, Charlie estimait que la seule façon d’être vraiment libre, c’était de cultiver une irresponsabilité jubilatoire à l’égard des choses. Charlie se définit lui-même comme un journal « irresponsable » (et non seulement « bête et méchant »).

Certains multiculturalistes se trompent, en disant qu’il y a « deux poids deux mesures ». Entre Dieudonné et Charlie, la différence n’est pas de degré, mais de nature. Mais les laïcistes se trompent symétriquement en sacralisant la liberté d’expression, comme si les caricatures et les dessins de Charlie ne pouvaient être interrogés sur le plan pragmatique – c’est-à-dire sur le plan éthique et politique.

Le philosophe Étienne Balibar a admirablement posé les termes du débat dans un texte publié (dans Libération) deux jours après les attentats de janvier: « Les dessinateurs de Charlie Hebdo ont-ils été imprudents ? Oui, mais le mot a deux sens, plus ou moins aisément démêlables. Mépris du danger, goût du risque, héroïsme si l’on veut. Mais aussi indifférence envers les conséquences éventuellement désastreuses d’une saine provocation : en l’occurrence le sentiment d’humiliation de millions d’hommes déjà stigmatisés, qui les livre aux manipulations de fanatiques organisés. Je crois que Charb et ses camarades ont été imprudents dans les deux sens du terme. Aujourd’hui que cette imprudence leur a coûté la vie, révélant du même coup le danger mortel que court la liberté d’expression, je ne veux penser qu’au premier aspect. Mais pour demain et après-demain (car cette affaire ne sera pas d’un jour), je voudrais bien qu’on réfléchisse à la manière la plus intelligente de gérer le second et sa contradiction avec le premier. Ce ne sera pas nécessairement de la lâcheté ».

La « contradiction » que Balibar thématise est celle, bien connue, entre éthique de la conviction et éthique de la responsabilité [3] :

  • l’éthique de la conviction nous enjoint de rester fidèles aux principes moraux auxquels nous croyons – en l’occurrence : la liberté d’expression, le droit à l’incroyance, la critique ;
  • l’éthique de la responsabilité, elle, nous commande d’agir en fonction des effets que nos actions peuvent produire. Or, dans un monde global et inégal où les messages circulent en temps réel, une caricature de Mahomet, qui naguère aurait vu sa diffusion limitée à quelques kiosques du 6e arrondissement de Paris, se trouve aujourd’hui instantanément accessible, via le Net, à des populations du Moyen-Orient ou d’Afrique qui ont un tout autre rapport à l’image et au sacré, et qui sont livrées à l’emprise d’organisations fanatiques …

Peut-on faire rire en 2016 comme en 1968 ? Soixante-huitards attardés, Wolinski, Cabu, Charb jetaient sur le monde un regard d’enfants qui ne veulent pas grandir … C’est ce que, nous lecteurs, aimions chez eux – et c’était bien tout le contraire de quelque incitation à la haine. Mais cette innocence, cette irresponsabilité sont-elles encore possibles dans le monde d’aujourd’hui ?

Dans les débats « post-Charlie », on convoque souvent Pierre Desproges qui, on s’en souvient, commençait un célèbre sketch par « on me dit que des Juifs se sont glissés dans la salle ». Sur le plan pragmatique, il faut être un complet abruti pour ne pas voir que Desproges se moque, non pas des Juifs, mais des antisémites ! Desproges était d’ailleurs parfaitement conscient de la dimension performative, contextualisée, de l’humour. C’est à lui que l’on doit la formule : « on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde » – formule qui fut prononcée (au « Tribunal des flagrants délires » de Jacques Villers en 1982) face à Jean-Marie Le Pen, et dont il faut bien comprendre le sens. Desproges ne veut pas dire qu’on ne doit pas, par exemple, se moquer des chambres à gaz en présence de Juifs parce que cela risquerait de les blesser, mais qu’on ne peut pas le faire en présence d’un nostalgique du nazisme comme Le Pen. Je cite : « la compagnie d’un stalinien pratiquant me met rarement en joie. Près d’un terroriste hystérique, je pouffe à peine et la présence, à mes côtés, d’un militant d’extrême droite assombrit couramment la jovialité monacale de (ma) mine réjouie ».

Rapporté au cas Charlie, cela signifie que l’on peut (et même que l’on doit) continuer de se moquer de toutes les religions, y compris de l’islam, de faire des caricatures de Mahomet (aucune des fameuses caricatures « danoises » ne relève de l’incitation à la haine, et certaines sont même franchement drôles), mais que dans le contexte qui est le nôtre, il est irresponsable de faire rire les islamophobes, de rire avec les islamophobes. L’équipe actuelle de Charlie l’a, je crois, bien compris. Dans un entretien récent, l’une des caricaturistes du journal, Coco dit ceci : « On fait exactement le même travail qu’avant. La seule chose qui a peut-être changé, c’est qu’on sait qu’on a aujourd’hui une portée mondiale. Alors, quand on fait un dessin, il faut qu’il soit clair et sans ambiguïté. Il ne peut pas y avoir de place pour la moindre incompréhension » (Le Soir, 4/1/2016). Par rapport à la « première génération » du journal, c’est une inflexion majeure dans le sens d’une éthique de la responsabilité.

Quant à la question de savoir « qui est Charlie », elle montre à nouveau l’hémiplégie de la plupart des observateurs. Emmanuel Todd, proche des positions multiculturalistes, soutient que ce n’est pas la France unie et solidaire qui a défilé le 11 janvier, mais seulement le bloc hégémonique (classes moyennes, âgés, catholiques), un bloc « catholaïque » qui aurait manifesté non pas pour la liberté d’expression mais contre l’islam, voire contre la présence musulmane en France. Inversement, Alain Finkielkraut déplore que le jour du grand rassemblement, « la France black-blanc-beur n’était pas là, alors qu’elle était au rendez-vous de la finale de la Coupe du monde de 1998 », ajoutant que « la peur de l’islam, c’est bien la moindre des choses ». D’un même fait (l’absence des jeunes musulmans aux marches « pro-Charlie »), ils tirent des conclusions symétriquement opposées, qui dénotent une même incapacité (ou un même refus) de critiquer son propre point vue : Todd ne veut pas voir qu’il y a de sérieux problèmes dans les communautés musulmanes (antisémitisme, homophobie, sexisme, dogmatisme), comme Finkielkraut ne veut pas voir (ou plus exactement : se réjouit) que les idéaux de la République et de la laïcité tels qu’ils sont brandis par un Valls ou un Sarkozy (pour ne rien dire de Marine Le Pen), servent une idéologie nationaliste, chauvine et sécuritaire. L’un comme l’autre cautionne au final le repli identitaire des groupes qu’ils défendent.

Cette hémiplégie intellectuelle structure l’opposition entre les discours « laïciste » et « multiculturaliste » :

  • les « laïcistes » font de la liberté de critiquer les religions dans l’espace public, comme de la neutralité de l’État, des fins en soi, auxquels il faudrait adhérer inconditionnellement. Mais ce faisant, ils sous-estiment la violence de ces beaux « idéaux » quand ils sont imposés autoritairement à des populations précarisées et discriminées ;
  • les « multiculturalistes », de leur côté, font de la liberté religieuse et de sa visibilité un objectif en soi, dont découlerait naturellement le respect des différences. Mais eux sous-estiment les effets de domination qui s’exercent au sein des communautés religieuses ou ethniques – « pressions » sur les intellectuels, les femmes, les homosexuels, etc. Nombre de multiculturalistes négligent que la religion n’est compatible avec la démocratie que passée au crible de la critique et de la contestation.

Chaque camp est aveugle à ce que l’autre voit. Je ne plaide pas pour une position médiane, chèvre-choutiste, entre laïcisme et multiculturalisme, mais pour un universalisme élargi et plus radical, un universalisme de la non-domination, un universalisme critique qui vise une émancipation réelle des individus[4]. Selon moi, ni la neutralité (valeur centrale du laïcisme) ni la reconnaissance (valeur centrale du multiculturalisme) ne sont des objectifs en soi ; ce ne sont que des instruments (que je crois complémentaires) en vue d’une égale liberté (« égaliberté ») entre citoyens, ce qui suppose de combattre à la fois les injustices et les inégalités dont les diasporas immigrées sont victimes, et la violence dogmatique et symbolique dont tout magistère religieux est porteur. Je suis pour le droit à la caricature et au « blasphème ». Et aussi pour l’interdiction des signes religieux à l’école et dans les services publics. Mais au nom des mêmes valeurs laïques, j’estime que nos concitoyens musulmans soient respectés, et que le culte et la culture islamiques doivent être traités à égalité avec les autres – nous sommes loin du compte.

On comprend pourquoi j’ai eu la dent si dure contre ce que j’ai appelé le « schème libéral » : cette liberté étriquée de l’individu propriétaire, égoïste, narcissique, est la cause première des violences qui se déchainent sous nos yeux : violence de la finance prédatrice ; violence de rapports sociaux soumis à la compétitivité et à la concurrence ; violence des humiliations à répétition que l’Occident fait subir au monde arabo-musulman. Comment s’étonner qu’à cette violence réponde celle des groupes religieux fanatisés et des petits caïds de banlieues transformés en criminels de guerre ? Quel sens y a-t-il à s’interroger sur les « limites » de la liberté d’expression, alors que ce qui s’effondre aujourd’hui, c’en sont les conditions mêmes : l’égalité et la civilité ?

Les militants laïques ne doivent pas se tromper de combat :

  • Nombre d’entre eux sont aujourd’hui tentés de reporter leur anticléricalisme historique du catholicisme vers l’islam. Certes, la critique de ce qu’il y a de dogmatique dans l’islam doit être faite. Mais prenons garde : une chose est de combattre l’Église catholique là où elle est hégémonique, liée aux pouvoirs de l’argent et de l’Etat ; une autre est de s’en prendre à des populations minorisées et prolétarisées qui n’ont bien souvent que l’identité religieuse comme support de leur dignité. Derrière ce transfert de cible du catholicisme vers l’islam, il y a la peur. Étymologiquement, « islamophobie » veut dire : peur de l’islam. Mais la peur est-elle une attitude laïque?
  • L’autre voie, la seule que j’envisage : essayer de faire triompher notre raison sur nos passions : exercer notre esprit critique avant tout sur nos propres certitudes ; ne pas glorifier notre petite liberté d’Occidentaux satisfaits, mais construire un monde d’égalité et de civilité qui suppose une responsabilité de tous les instants envers soi-même, envers les autres et envers le monde …

[1] La loi de 1995 pénalisant le négationnisme relève de la même logique pragmatique. Il ne s’agit en rien, comme on le dit, d’une « loi mémorielle » cherchant à imposer une certaine vérité historique officielle et/ou à protéger la mémoire identitaire de la communauté juive. Qu’est-ce qu’un propos négationniste ? L’allégation, avec mauvaise foi, de faits erronés. C’est-à-dire, à nouveau, un performatif. Le négationniste simule le discours historique dans le but d’innocenter le nazisme et d’accuser le peuple juif de mensonge et de falsification. On peut le comparer au cas d’un individu criant « Au feu ! » dans une salle bondée et qui crée un mouvement de panique. Un tel énoncé n’a évidemment pas de rapport avec la liberté d’expression ; nous avons affaire à un dommage causé par l’allégation fausse d’un fait, procédant d’une intention de nuire évidente. La loi de 1995, loin de menacer la recherche historique, la protège au contraire, puisqu’elle veille à ce qu’on n’abuse pas d’elle à des fins nuisibles.

[2] On pourrait se demander pourquoi le droit lui-même s’exprime en termes de liberté d’opinions et de limites. Pourquoi cette différence entre ce le droit fait et ce que le droit dit qu’il fait, entre sa pratique effective et l’idéologie au nom de laquelle il agit ? Si cette idéologie reste dictée par le schème libéral, c’est sans doute que l’institution judiciaire elle-même cherche à se prémunir de la tentation de s’aventurer sur le terrain « politique » des conditions de réalisation de la liberté.

[3] Cf. également Didier Fassin, « Charlie : éthique de la conviction contre éthique de la responsabilité », Libération, 20 janvier 2015.

[4] Cf. Cécile Laborde, Français, encore un effort pour devenir républicains ! , Seuil, 2009.